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Contre les rixes entre jeunes, l'Essonne veut lutter "au plus près"
Les jeunes, "s'ils fraternisent à huit ans, ils ne se fracassent pas à 12 ans et ne s'entretuent pas à 14". Ainsi parle un élu de l'Essonne, originaire de ce département qui comptait à lui seul un quart des rixes recensées en France en 2020.
Dans ce territoire, les autorités tentent de lutter, en alliant prévention et répression, contre ces violences qui semblent être devenues quasiment inéluctables.
Au sud de la région parisienne, le département est truffé de villes et de secteurs où la culture de l'affrontement entre cités rivales, à coups de couteaux, béquilles ou barres de fer, est profondément "ancrée" depuis plusieurs décennies.
Quelle en est la cause exacte? Personne ne semble vraiment en mesure de donner une réelle explication. Sans vraie structure ou leader, ce phénomène se transmet des "grands frères" aux "petits frères" avec des conséquences parfois tragiques.
L'année dernière, trois jeunes ont ainsi été tués dans le 91, dont deux adolescents de 14 ans. Les suspects, âgés de 15 et 16 ans, ont été mis en examen et écroués en attente de leur éventuel procès aux assises.
L'Essonne est marquée "par un peuplement récent dans beaucoup de quartiers, avec des gens qui sont arrivés massivement dans des villes nouvelles et qui ont construit leur identité autour du quartier", tente de décrypter une source préfectorale.
"Ce sont des conflits tribaux entre deux groupes, sans lien avec le trafic de stupéfiants, c'est de la pure violence", ajoute Alexandre Touzet, vice-président LR du département en charge de la sécurité.
"Ils sont embarqués très jeunes dans le collectif et échappent complètement aux adultes grâce aux réseaux sociaux. Tout devient très rapide", disait l'année dernière à l'AFP une éducatrice de l'association de prévention spécialisée Val d'Yerres-Val de Seine.
"Il est passé en bus sur mon territoire, il a jeté un mauvais regard, il appartient au groupe de rap de l'autre côté de la ville… Il y a toujours un prétexte dérisoire", tente d'expliquer de son côté la procureure d'Evry Caroline Nisand.
"On dirait que, dans l'Essonne, les jeunes ont besoin d'affirmer leur identité comme ça…", soupire-t-elle.
Son parquet, dont les rixes sont "la première priorité", compte deux magistrats spécialisés sur cette thématique.
"Une des réponses pénales que l'on requiert de manière quasi-systématique c'est l'éloignement du mineur, via l'interdiction de se rendre dans sa commune", détaille la magistrate pour le volet répression.
- "Ça vient d'où?" -
En 2021, 129 affrontements, individuels et entre bandes, ont été comptabilisés dans le département. Des agressions qui entraînent souvent des vengeances, ou "match retour", particulièrement craints des autorités.
Aujourd'hui, le phénomène émerge dès l'école primaire et s'amplifie au collège.
"On a des jeunes qui grandissent chacun dans leur quartier et se retrouvent mélangés au collège ou au lycée", explique le préfet Eric Jalon. "Il faut qu'ils se soient vus et aient eu des activités ensemble avant même d'arriver au collège", appuie-t-il pour le volet prévention.
Ainsi, certains adolescents évitent d'être scolarisés dans les établissements de la ville voisine et "rivale" où ils pourraient être en minorité. Le département souhaite mettre en place un médiateur dans chaque collège de secteurs sensibles.
Le mois dernier encore, un mineur de 15 ans a été grièvement blessé lors d'un affrontement entre une trentaine de personnes près d'un établissement scolaire à Longjumeau.
Autre élément déterminant: "les réseaux de transports", ajoute le préfet.
L'autobus 402, par exemple, relie entre elles les cités les plus sensibles - et souvent rivales - du 91: la Grande Borne, les Tarterêts, Montconseil…
Kevin (prénom modifié) en a fait l'amère expérience l'année dernière. Arrivé récemment dans la ville de Fleury-Mérogis, il devait prendre cet autobus à la Grande Borne pour se rendre à son lycée à Ris-Orangis et donc traverser toute la ville de Grigny. Qui est en "embrouille" avec Fleury, ce que Kévin ignorait.
"A l'arrêt, trois mecs en cagoule sont venus vers moi et m'ont demandé +Ça vient d'où?+. J'ai dit +Fleury+". Mauvaise réponse.
"Ils m'ont frappé, le conducteur a appelé la police. Moi j'ai pas voulu porter plainte, mais après j'ai pas pu revenir à Grigny. On disait de moi que j'avais appelé les flics et au quartier on peut pas faire ça".
- Fraterniser à huit ans -
A quelques kilomètres de là, la ville de Boussy-Saint-Antoine a été endeuillée en février 2021 par la mort de Toumani, 14 ans, d'un coup de couteau dans le thorax.
Selon Romain Colas, le maire PS de Boussy, "il faut travailler sur les plus jeunes, passer du temps dans les centres de loisirs pour qu'ils se connaissent".
"S'ils fraternisent à huit ans, ils ne se fracassent pas à 12 ans et ne s'entretuent pas à 14", assure cet élu né en Essonne et qui a toujours connu ce phénomène.
Pour prévenir ces rixes, l'édile milite pour mettre en place une structure intercommunale pour les 8-13 ans.
"La bascule se fait à cet âge, il faut être au plus près", rappelle-t-il.
Et, comme s'il était rattrapé par la réalité, l'élu de recevoir, en pleine interview, un message sur une boucle d'alerte.
Un des moyens mis en place dans 13 secteurs prioritaires pour détecter "en temps réel" les signaux avant-coureurs de ces affrontements et regroupant dans une même conversation la police, l'Education nationale, les services municipaux ou encore les transports.
Cette fois-ci, c'est un chef d'établissement de la commune voisine, Epinay-sous-Sénart, qui prévient d'une "potentielle bagarre" à la pause du déjeuner. La police a été appelée en prévention et la confrontation évitée.
Aux côtés de 175 autres élus de l'Essonne, Romain Colas a signé cette semaine une tribune réclamant plus de ressources à l'Etat face à ce problème.
En réponse, la préfecture a rappelé "l'engagement de l'Etat", précisé que les boucles d'alerte avaient permis "de déjouer plusieurs dizaines de rixes".
"Mais il faut rester très prudent et très humble", raisonne une source préfectorale. "On n'est jamais à l'abri d'une seule rixe qui peut avoir des conséquences dramatiques".
M.Odermatt--BTB