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Au Kenya, les fourmis, cibles surprenantes de nouveaux braconniers
Dans la périphérie de Nairobi, des centaines de milliers de fourmis rouges et noires s'affairent sur une terre gorgée d'eau. Plus discrètes que les éléphants ou rhinocéros, elles sont pourtant à leur tour la cible de braconniers qui les revendent à l'étranger.
Le commerce surprenant - et largement illégal -, d'un insecte comptant des millions de milliards d'individus à travers le monde, a été récemment mis en lumière par plusieurs arrestations et condamnations au Kenya, notamment celles de deux Belges de 18 ans il y a un an.
Ces affaires ont révélé les sommes importantes déboursées par les myrmécologues amateurs ou simples passionnés d'Europe, des Etats-Unis ou d'Asie, qui font grandir chez eux des colonies pour les observer.
Parmi les stars au coeur de ce trafic, Messor cephalotes, espèce africaine, est "grande et audacieuse, (...) magnifique, avec des couleurs éclatantes", décrit l'entomologiste kényan Dino Martins, en regardant affectueusement une fourmilière qu'il visite depuis 40 ans.
Des caractéristiques qui font de cette espèce "les tigres du monde des fourmis, c'est pourquoi les gens les aiment tant", explique-t-il à l'AFP, critiquant une "mode" un peu "ridicule", comme celle de dépenser "une fortune pour un sac à main ou un vêtement".
Les autorités kényanes de la protection de l'environnement s'inquiètent de ce nouveau trafic et ont commencé à sévir.
En mai 2025, les deux jeunes Belges, arrêtés en possession de près de 5.000 reines Messor cephalotes cachées dans des tubes à essai et des seringues, ont été condamnés à plus de 6.000 euros d'amende chacun pour "commerce d'espèce sauvage".
Un Vietnamien a reçu la même peine pour des faits similaires, tandis que son co-accusé kényan, incapable de payer l'amende, a purgé plusieurs mois de prison.
- 24 heures par jour -
Depuis, un ressortissant chinois arrêté en mars à l'aéroport de Nairobi avec près de 2.000 fourmis dans ses bagages a été condamné à un an de prison.
Le tribunal a estimé "nécessaire" une peine "dissuasive" vu la "recrudescence des cas" et "leurs effets écologiques néfastes".
Sur plusieurs sites européens de vente d'insectes, les reines Messor cephalotes - espèce que certains sites qualifient de "Graal du genre Messor" -, sont facturées environ 200 euros mais s'affichent indisponibles.
L'offre reste abondante, affirme cependant Ryan, Français de 25 ans souhaitant rester anonyme. Il affirme avoir acheté en 2025, sur un site agréé, une reine, douze ouvrières et du "couvain" (oeufs et larves, NDLR) pour 450 euros.
Un prix "très raisonnable", car auparavant, une reine pouvait valoir jusqu'à 1.000 euros, assure-t-il.
Initialement attiré par la taille impressionnante de l'espèce - dont les reines peuvent dépasser 2 cm -, Ryan dit avoir été découragé de n'avoir pu développer sa colonie et a donné ses fourmis à un ami.
Messor cephalotes, commune au Kenya, se retrouve en Afrique de la Méditerranée au Cap, selon Dino Martins.
Les reines peuvent vivre des décennies et développer d'importantes colonies. Les ouvrières travaillent quasiment 24 heures par jour, ramassant avec soin des herbes dont elles se nourrissent, et qu'elles trient, nettoient et découpent pour nourrir leurs larves, explique l'entomologiste kényan.
- "Esclavage" -
La collecte des reines par les trafiquants a un impact environnemental "considérable", peste-t-il: "une colonie met 20 ou 30 ans à produire de jeunes reines", dont beaucoup mourront lors de leur long voyage vers l'étranger.
Les fourmis dispersent en outre des graines de graminées, construisent des structures essentielles à la gestion de l'eau et nourrissent certains animaux, dont les pangolins, poursuit-il.
Le commerce de fourmis, démarré avec une poignée de passionnés, a "explosé" avec internet, constate Jérôme Gippet, chercheur à l'université suisse de Fribourg. La filière comprend désormais braconniers, intermédiaires, revendeurs et acheteurs.
En 2017, quelque 500 espèces de fourmis sur les 15.000 existantes étaient déjà vendues en ligne, indique-t-il. Et plus de 10% de ces espèces avaient un potentiel invasif sans que grand cas ne soit fait de leur impact loin de chez elles.
Ce commerce devrait être "interdit tant qu'on n'a pas d'évaluation du risque", observe le chercheur, qui se dit favorable à la commercialisation, "avec des quotas", des espèces non menacées et ne représentant aucun risque d'"invasion biologique".
L'Australie, pointe-t-il, le fait déjà.
Au Kenya, des permis d'exportation existent, mais l'avocat David Lusweti, qui a défendu plusieurs trafiquants, dit n'en avoir jamais vu aucun.
En mai, la magistrate ayant condamné les deux Belges avait fait un parallèle avec la "traite des esclaves". "Imaginez être violemment expulsé de chez vous et entassé dans un conteneur avec de nombreuses autres personnes", s'était-elle indignée.
T.Bondarenko--BTB