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"Ni police, ni loi": l'anarchie règne dans un faubourg de Jérusalem
Un soir ordinaire à Kufr Aqab, Arafé Rajabi, excédé par une énième partie de rodéo urbain sous ses fenêtres, descend se plaindre. Quinze minutes plus tard, il est abattu par balle dans ce faubourg de Jérusalem-Est devenu un véritable "Far West".
Pour se rendre à Kufr Aqab, à une dizaine de km au nord du centre-ville de Jérusalem, il faut traverser un checkpoint de l'armée israélienne et franchir un mur de béton de plusieurs mètres de haut. Car ce quartier palestinien de la Ville Sainte se trouve derrière la barrière israélienne de séparation érigée en Cisjordanie occupée.
Israël, qui a annexé Jérusalem-Est près l'avoir conquise en 1967, considère Kufr Aqab comme faisant partie intégrante de son territoire. La plupart des habitants payent leurs impôts à la municipalité sous autorité israélienne.
Mais une autre partie de ce vaste quartier dépend de l'Autorité palestinienne, dont les forces n'ont pas le droit de se rendre du côté annexé par Israël.
La police israélienne, elle, ne s'aventure quasiment jamais à Kufr Aqab, créant un vacuum idéal pour le crime, le trafic d'armes et de drogues, disent les habitants.
"Il y a des coups de feu sans arrêt, aucune autorité, ni police, ni loi", soupire Imane Rajabi, qui élève seule ses quatre enfants depuis la mort, en 2021, de son mari Arafé, abattu "en 15 minutes" avec trois autres personnes par des habitants du quartier munis de M16.
"C'est la jungle et on ne sait pas à qui se plaindre", poursuit-elle, affirmant que la police israélienne a mis plusieurs jours à se déplacer après la mort de son mari.
Contactée par l'AFP à ce sujet, la police a indiqué avoir "arrêté plusieurs suspects" et fait état d'inculpations, sans plus de précisions.
Elle affirme agir "constamment et résolument dans tout Jérusalem, dont Kufr Aqab, contre les activités criminelles".
- "Erreur" -
Mais à part quelques panneaux en hébreu ici et là, rien n'indique qu'on se trouve dans un quartier sous juridiction israélienne.
Kufr Aqab ne cesse de s'étendre et semble s'être détaché de Jérusalem, se rapprochant de la métropole de Ramallah.
En 2017 déjà, le ministre israélien en charge des Affaires de Jérusalem, Zeev Elkin, reconnaissait que le tracé de la barrière était une "erreur" qui avait fait de Kufr Aqab une zone de "non-droit".
Dans le recoin d'une ruelle, des douilles jonchent le sol. Partout, des détritus que personne ne ramasse.
Dans la rue principale, il n'est pas rare de voir des véhicules rouler à contresens, des motos s'adonner à des parties de rodéos. Et les immeubles s'érigent sans aucune règle d'urbanisme contrairement au reste de Jérusalem.
"C'est un secteur en flottement, ni vraiment à Israël, ni vraiment à l'Autorité palestinienne", remarque Ziyad Chéhadé, dont le bureau de change donne sur la route principale, aux premières loges du "chaos" routier, avec ses incessants embouteillages et klaxons.
Sollicitée par l'AFP, la mairie de Jérusalem affirme que "malgré les nombreux défis créés par l'établissement de la barrière de sécurité", elle "fait tout ce qu'elle peut pour pouvoir fournir les services à ses habitants".
En réalité, "plus vous vous éloignez du centre-ville (de Jérusalem) en direction de Ramallah, plus le niveau de services baisse", estime Daniel Seidemann, avocat israélien et spécialiste de la Ville sainte. "Et si vous atteignez le mur, le niveau s'effondre".
- "Indivisible" -
A la conquête de Jérusalem-Est en 1967, Israël a inclus Kufr Aqab dans les limites de la ville car le secteur était peu habité et se trouvait près de l'aéroport dont il voulait se servir, poursuit M. Seidemann.
Mais l'aéroport n'est plus utilisé depuis 2001 et avec la construction de la barrière israélienne, il a été décidé de "se débarrasser de Kufr Aqab", c'est-à-dire de le laisser côté palestinien, explique M. Seidemann, fondateur de l'association israélienne anticolonisation "Ir Amim".
Les autorités israéliennes ont déjà envisagé de détacher Kufr Aqab de Jérusalem.
Mais l'idée se heurte à un "problème symbolique": toucher aux frontières municipales, c'est ouvrir la voie à la division de Jérusalem alors que la Ville sainte est pour Israël sa "capitale éternelle et indivisible", explique M. Seidemann.
Imane Rajabi estime qu'elle a payé un lourd tribut du fait de ce statu quo. Elle et ses enfants envisagent de quitter Kufr Aqab, qui, dans son souvenir, était une contrée "sans violence", "sans coups de feu" il y a encore 20 ans.
K.Thomson--BTB