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A Kiev, entre deux tirs, "la vie est belle" dans un hôpital psychiatrique
Parfois, quand la guerre fait trembler sa clinique psychiatrique, dans le nord-ouest de Kiev, Oksana se cache pour pleurer. Puis l’infirmière se force à sourire et reprend sa mission: assurer à ses pensionnaires que "tout va bien" pour l'Ukraine.
"La première fois, c'était si fort qu'on s'est tous assis. Maintenant on est habitué, on espère juste ne pas être sur le chemin d'un missile".
Comme tous ses collègues, Viktor Jouravski, directeur de la pension neuropsychiatrique pour hommes de Novo-Bilytsky, a de petits yeux après une nouvelle nuit de bombardements.
"Les explosions étaient vraiment très fortes. Et quand ils commencent à tirer, on ne dort pas de la nuit", explique-t-il.
Depuis l’invasion russe de l’Ukraine fin février, la guerre s’est installée dans les faubourgs nord-ouest de Kiev.
Chaque jour, elle tue et détruit à l'artillerie lourde à Irpin et Boutcha, à quelques kilomètres de la pension et de ses 355 résidents, installés dans quelques bâtiments rectangulaires au milieu d'un écrin de verdure de la capitale.
Certain soirs, "je pleure à n’en plus finir dans ma chambre, pour ne pas que les patients ou collègues me voient", avoue Oksana Padalka, l’infirmière en chef.
Dont une infirmière qui habite à Boutcha, une ville voisine martyre sur la ligne de front, et dont Oksana n’a "plus de nouvelles depuis deux semaines".
Ses émotions, elle ne peut pas les montrer à ceux qu’elle appelle "nos garçons", ces malades de 18 à plus de 80 ans dont les familles ne peuvent pas s'occuper et qui vivent à l'année dans le centre.
- "On est leur famille" -
"Si je prends quelques cachets, le lendemain matin je suis calme", avoue Oksana.
Elle peut alors se maquiller, et arriver tout sourire face à ses pensionnaires. "S’ils voient qu’on est calme, ils pensent que tout est normal, et que tout ira bien pour eux".
Encore aujourd’hui, "certains disent qu'ils ont peur", d'autres "demandent quand la guerre sera finie". "On les prend dans nos bras, on leur dit qu'on est leur famille, on leur montre qu'on sera là pour eux. Que tout va bien, que la vie est belle".
Tout est paisible ce jour-là dans la bibliothèque, au parquet ciré et aux tapis douillets, décorée de l’artisanat des pensionnaires, poteries et peintures notamment.
Ils sont une dizaine, entre 35 et 60 ans, à jouer silencieusement aux échecs, à faire des coloriages ou de la pâte à modeler.
Tout a été fait pour maintenir leur routine, avec l'aide des pensionnaires qui aident de bon coeur.
"On a toujours de l'électricité, de la nourriture, le quotidien ça les rassure", souligne de directeur.
Ils écoutent aussi de la musique, comme Oleksyi, fan de "toutes les chansons d’Abba", ou Sergueï, qui préfère "Boney M".
Parmi les changements, le soir, les patients vont au lit "à moitié habillés" pour pouvoir descendre rapidement, en cas de bombardements intensifs, dans le bunker du sous-sol, un abri antiaérien spartiate datant de l’époque soviétique.
C’est arrivé "trois ou quatre fois" et tout le monde est remonté en moins d’une heure, précise le directeur.
Les promenades dans les jardins ont été écourtées, et les pensionnaires n’ont plus accès à internet.
"On ne veut pas qu’ils soient perturbés par des informations négatives" ou "voient passer des horreurs", souligne Mme Padalka.
- "L'Ukraine va gagner" -
Impossible en revanche de se passer de la télévision, que certains regardent toute la journée.
Mais elle ne montre que la chaîne publique ukrainienne, porte-voix positif et un brin grandiloquent de la résistance forcément héroïque et promise à la victoire face à l’envahisseur russe.
Et les résidents reprennent à l'envi le slogan martelé à l'antenne: "Slava Ukraïni" ("Gloire à l’Ukraine").
"L'Ukraine va gagner, c'est sûr", glisse Ioura, la quarantaine, appliqué à colorier un petit faon en orange et rouge, dans la bibliothèque aux nombreuses décorations patriotiques bleu et jaune, les couleurs nationales.
"On leur dit ce qu'ils ont envie d'entendre: on est ensemble, tous unis, dans le même bateau", explique le médecin chef du centre, Mykola Panassiouk.
"On est prêt à mourir pour l'Ukraine", lui lance un patient. Le médecin le reprend tendrement en riant : "Non, tu dois plutôt vivre pour l’Ukraine!"
Certains plaisantent du conflit, comme ce pensionnaire qui, au déjeuner, a pris deux oeufs durs: "Ceux-là, ils ne sont pas encore à Poutine !"
Pour l'instant, le centre ne manque de rien d'essentiel. Mais qu’arrivera-t-il en cas de coupures d’eau, d’électricité, d’isolement au milieu de combats ? Le directeur Viktor Jouravski grimace : "On n'a même pas de groupe électrogène...".
Dans un couloir, des patients errent, ou restent à la fenêtre, sans un mot, solitaires et absents. "On a des cas pathologiques parfois lourds", glisse un médecin, et certains sont enfermés dans des cellules capitonnées, dénuées de tout objet jugé potentiellement dangereux.
Avant de sourire: "C'est sûr Poutine, s’il venait ici, on l’internerait d'office!"
F.Müller--BTB