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Au Kirghizstan, l'avenir incertain d'une rare forêt ancestrale de noyers
"La forêt était tellement dense avant. Mais elle s'est éclaircie", se remémore Assel Alicheva. En Asie centrale, la plus ancienne forêt de noyers sauvages au monde est menacée, piétinée par les vaches et brûlée par le soleil.
Enfant, Mme Alicheva avait "peur d'y aller". "C'était impossible d'y marcher. Maintenant il y a moins d'arbres, la différence est grande", dit la septuagénaire en cassant des noix à Arslanbob (ou Arslanbap), village du Kirghizstan.
En cette fin d'automne, le silence de cette forêt qui s'étend sur les contreforts d'une montagne de 4.200 mètres d'altitude est troublé par le bruissement des feuilles mortes remuées par les bâtons des femmes et enfants. Tous recherchent des noix, présentes ici depuis environ un millénaire et ressource économique cruciale dans la région de Djalal-Abad (centre).
"C'est notre gagne-pain. Il n'y a pas d'autres options, uniquement les noix", résume Arno Narynbaïeva, 53 ans, qui en ramasse "depuis son enfance".
Mais le fruit à coque est pris entre deux étaux: d'un côté les activités humaines, avec le surpâturage du bétail et les coupes illégales, de l'autre le réchauffement climatique.
Ces noyers sont dispersés dans une forêt relique de 600.000 hectares, apparue il y a entre 10 et 50 millions d'années, qui "revêt une importance capitale pour le monde entier" car elle conserve "un important patrimoine génétique", avec des espèces ancestrales, explique l'expert forestier Zakir Sarymsakov.
- Sécheresse et vaches -
Mais les habitants des alentours interrogés par l'AFP soulignent l'enchaînement des mauvaises récoltes.
"La chaleur est néfaste pour les noix: elles tombent, brûlent et noircissent", résume la ramasseuse, Mme Narynbaïeva.
Au bazar, la revendeuse Jazgoul Omourzakova assure ne "pas avoir vu ça avant". "Dans les années 2000, on recevait d'importantes quantités, jusqu'à 15 tonnes par jour. Aujourd'hui, trois-quatre tonnes, ça diminue d'année en année", dit la quadragénaire, qui espère "continuer à en exporter en Russie".
"Le climat se réchauffe, les noix perdent en qualité, elles rougissent. Nous devons expédier des cerneaux blancs (prisés en pâtisserie), mais il y en a de moins en moins", explique-t-elle.
Car comme le souligne le spécialiste Zakir Sarymsakov, "le noyer supporte mal la chaleur".
Ce qui est de mauvais augure car l'Asie centrale s'est réchauffée d'environ 1,5°C en trois décennies, deux fois plus que la moyenne mondiale, selon les scientifiques.
"Ces 15-20 dernières années, nos forêts de noyers ont également subi les conséquences du changement climatique, avec des périodes de sécheresse plus fréquentes", note M. Sarymsakov.
Le stress hydrique menace aussi le million de plants de la pépinière d'Arslanbob pour reboiser la forêt.
"Il n'a pas plu et il a fait très chaud, la terre s'est asséchée, l'herbe a fané", constate le jardinier Temir Emirov. "Les plants n'ont pas reçu d'eau depuis un mois et utilisent leur propre humidité pour survivre".
- "Concilier économie et nature" -
Au quotidien, la forêt d'Arslanbob lutte contre d'autres ennemis redoutables.
"Le bétail est un problème", estime le garde-forestier Ibraguim Tourgounbekov, responsable de la pépinière, qui se bat aussi contre les "coupes illégales de bois".
Avec l'augmentation des cheptels privés après la chute de l'URSS, les vaches errent dans la forêt, mangent les jeunes pousses et piétinent le sol, empêchant la régénération naturelle et accélérant la désertification.
Et les arbres ont longtemps été utilisés comme bois de chauffe, préféré au charbon, plus cher.
Avec ses équipes, le garde-forestier Tourgounbekov multiplie les actions de prévention, dresse des contraventions et tente de convaincre les éleveurs de réduire leur cheptel.
Pour préserver la forêt, des spécialistes proposent de taxer le surplus de bétail, le gouvernement veut restreindre le pâturage près des habitations et même les imams appellent les fidèles à protéger les noyers.
Selon M. Tourgounbekov, "il est nécessaire de diversifier les options économiques des habitants et d'apprendre à concilier économie et nature", notamment en misant sur le tourisme durable ou en donnant une valeur ajoutée aux noix.
"Si nous transformons les noix en parfums ou en huiles et les expédions en Europe, la valeur de la noix augmentera. En vendant plus cher, les locaux seront motivés et prendront davantage soin de la forêt", propose M. Tourgounbekov.
Des conseils que tente d'appliquer la nouvelle génération.
Dans son atelier, le lycéen Abdoulaziz Khalmouradov fabrique après les cours de l'huile de noix avec des pressoirs artisanaux.
"J'ai de grands projets: je veux augmenter le nombre de machines et produire plusieurs types d'huiles", dit l'adolescent de 16 ans, qui voudrait viser la clientèle étrangère.
"Le tourisme à Arslanbob est peu développé. Si le nombre de touristes augmente, les volumes augmenteront", estime, confiant, l'apprenti entrepreneur. "Dès que nous aurons obtenu les certificats, nous pourrons exporter".
G.Schulte--BTB