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Fuir ou rester? Le dilemme des Groenlandais face aux velléités américaines
"Cela serait trop dur pour eux": Ulrikke a déjà convenu de laisser ses vieux parents derrière si elle doit, comme elle s'y prépare, fuir la maison qu'ils partagent, dans l'hypothèse d'une invasion américaine du Groenland.
A Nuuk, capitale de la grande île autonome danoise convoitée avec insistance par le président américain Donald Trump, les habitants ne cèdent pas à l'hystérie mais chacun cogite sur ce qu'il ferait si le pire devait advenir.
Certains remplissent les congélateurs, les jerrycans d'eau et d'essence, achètent un générateur... D'autres préparent un plan de sortie du territoire.
Professionnelle de la location touristique, Ulrikke Andersen croit en la possibilité d'une guerre.
"J'ai le sentiment que cela pourrait arriver, et on se met à imaginer ce que l'on ferait. Quand je marche, quand je sors mon chien, j'imagine à quoi ressembleraient ces rues. Je vis ici paisiblement depuis 40 ans", confie-t-elle.
Dans son salon, planté entre des décorations aux thématiques inuites, le téléviseur montre en boucle des images de Donald Trump.
Ignorant la volonté des Groenlandais qui aspirent à l'indépendance et les objections du Danemark, la puissance tutélaire de l'île, le président américain a dit vouloir s'emparer du territoire arctique "d'une manière ou d'une autre".
- Deux "exit plans" -
"Avant, j'étais prête à mourir pour mon pays mais quand j'ai eu un enfant, tout a changé", dit Ulrikke, en évoquant sa belle-fille de 12 ans, Anike.
Faute de routes dans ce territoire recouvert à 81% de glace, les seules issues de secours pour les 20.000 habitants de Nuuk sont l'avion et la mer.
Ulrikke envisage deux "exit plans".
En cas de prise de contrôle rampante par les États-Unis, la quadragénaire et sa famille s'envoleront pour le Danemark, pays dont ils ont la nationalité. En cas d'invasion militaire soudaine, ils s'enfuiront en bateau vers une cabane le long du fjord.
"Nous pouvons chasser, pêcher, vivre de la nature. Nous sommes de toutes les façons habitués à vivre dans des conditions extrêmes, mais on a déjà aussi tout le nécessaire comme du papier toilette, du café, du thé...", précise-t-elle.
Ce genre de conditions, "c'est dans notre ADN", celui d'un peuple qui dépend du harpon, du fusil et du hameçon pour assurer sa subsistance.
Une fois les vivres épuisés, Ulrikke et les siens comptent regagner une ferme dans le sud de l'île, une région suffisamment verdoyante pour qu'on s'y livre à l'agriculture et à l'élevage de moutons.
Mais, dans ce scénario, son père de 79 ans et sa mère de 71 ans, qui vivent à l'étage au-dessus, ne seraient pas de la partie, même si le bateau et la cabane ont de la place pour dix personnes.
- "Où me cacher" -
Elle les en a déjà informés.
"Ils comprennent, parce que je leur ai dit que nous avons besoin de personnes capables de survivre et de s'adapter à une vie avec le strict minimum. Ce serait trop dur pour eux, et cela affaiblirait le groupe", souligne-t-elle.
"Dans la culture inuite, survivre est la priorité absolue. Si certains dans le groupe demandent trop de ressources et affaiblissent la communauté, ils se sacrifient", explique-t-elle, ne trahissant qu'un rapide instant d'émotion contenue.
Aucune guide de préparation à une crise n'a été distribué par les autorités. Peut-être parce que la population est déjà rompue aux situations extrêmes, peut-être pour ne pas être trop alarmant...
Les supermarchés restent bien approvisionnés, les gens ne semblent pas s'être rués sur les biens de première nécessité.
"Je réfléchis à où me cacher et quels médicaments nous devons stocker", témoigne Nuunu Binzer, étudiante. "Mais je ne l'ai pas encore fait".
Entrepreneuse de 62 ans, Inger Olsvig Brandt assure qu'elle restera: "je ne partirai pas, j'essaierai d'aider mon pays tant que j'en aurai la force. Ça peut être tentant de partir, mais nous sommes si peu nombreux que nous avons besoin les uns des autres".
Y.Bouchard--BTB