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"Ça chauffe en brousse": en Côte d'Ivoire, blocage dans la filière du cacao
Une moto chargée de cacao pétarade dans la cour d'une des coopératives de Duekoué, dans l'ouest de la Côte d’Ivoire. Mais son conducteur ne pourra déposer un seul sac: 660 tonnes sont déjà entassées dans le hangar, attendant depuis des semaines d’être exportées.
La filière cacao, qui représente 14% du produit intérieur brut (PIB) du pays - premier exportateur mondial -, fait face à de gros blocages: les exportations sont quasiment à l'arrêt et, comme à Duekoué, les sacs s'amassent dans le pays.
Sur son ordinateur, Siriri Millogo, directeur de la coopérative des producteurs agricoles de Duekoué, fait défiler les 13 demandes d'export appelées "connaissements", adressées au Conseil Café Cacao (CCC), organe régulateur de la filière.
Datant pour la plus ancienne du 4 janvier, elles restent sans réponse. Habituellement, "la validation du connaissement ne prend que quelques minutes", précise Siriri Millogo, perplexe, qui multiplie les appels auprès du CCC et des exportateurs, sans parvenir à situer le problème.
En Côte d'Ivoire, le prix d'achat aux planteurs est fixé par l'Etat deux fois par an, et peut être en décalage avec le marché qui fluctue.
En octobre, quelques semaines avant sa réélection, le président ivoirien Alassane Ouattara avait annoncé en personne un prix record de 2.800 francs CFA le kilo (4,26 euros), une décision saluée par les planteurs.
Sauf qu'après avoir frôlé les 12.000 dollars la tonne en 2024, le cacao a sévèrement dévissé sur le marché mondial depuis l'été et peine à atteindre les 5.000 dollars.
"Il n'y a pas de blocage", selon le directeur du CCC, Yves Brahima Koné, qui a voulu "rassurer" les planteurs mercredi devant la presse. "Toute la production (...) sera achetée", a-t-il promis.
Mais, "en brousse, ça chauffe", prévient Siriri Millogo.
- "Profiter des planteurs" -
Les coopératives fonctionnent comme des dépôts-ventes. Sans connaissement, pas d'exportation, pas de paiement à la coopérative et donc pas d'argent reversé aux producteurs et à leurs familles. Le cacao fait vivre indirectement un cinquième de la population ivoirienne.
Et les coopératives n'ont pas la trésorerie pour avancer l'argent.
"Hier encore un producteur est venu, il a un produit (du cacao récolté, NDLR) qui vaut 9 millions (de francs CFA) et là, il n'a même pas 100 francs pour payer les funérailles de sa femme", raconte Marty Somda, de la coopérative Cabend, qui a six connaissements en attente depuis le 20 décembre.
A défaut d'argent, les planteurs tiennent précieusement dans leurs mains des "reçus", feuilles volantes censées attester d'une dette d'un acheteur. Nombreux sont ceux, à Duekoué et alentours, à qui les coopératives doivent plusieurs millions de francs CFA.
Pour ceux qui n'ont pas touché d'argent depuis mi-octobre, vendre à prix cassé devient une nécessité.
"On peut venir te trouver et te parler de 2.000 francs" le kilo, déplore Mathieu Meido, planteur à Zéo, sous-préfecture proche.
"Ma femme est malade. On m'a donné une ordonnance. Mais comment payer? Hier, j'ai vendu à 2.000 francs parce que j'étais dans le besoin", confirme Laurent Koné, planteur proche de Duekoué.
A Bettykro, à 20 kilomètres de mauvaise piste de terre rouge de Duekoué, ce sont dix tonnes de cacao, soit plus de 28 millions de francs CFA (près de 43.000 euros), qui se sont envolées avec leur acheteur qui a disparu sans payer.
"Tout le monde veut profiter des planteurs pour s'enrichir et tirer les prix vers le bas", se désole Laurent Koné.
- Crise de mévente déjà vue -
Et dans cette conjoncture de prix volatils, les exportateurs, qu'ils soient nationaux ou internationaux, retardent leurs achats.
Car "si les cours continuent de baisser, le 1er avril (date de la petite récolte) le gouvernement sera obligé de fixer un prix à la baisse", avance Ousmane Attai Ouedraogo, consultant indépendant, spécialiste de la filière cacao.
Certains acheteurs rencontrent aussi d'autres obstacles.
"Vendredi, je suis allé chez Cargill à Abidjan (un grand exportateur NDLR), ils veulent acheter, mais ils n'ont pas de quotas, car le CCC ne lui en délivre pas", raconte Marty Somda, de la coopérative Cabend.
Moussa Koné, du syndicat de planteurs Synap-ci, avance une explication à l'AFP.
Pour lui, si le CCC donne son aval et que les exportateurs achètent au prix de 2.800 francs CFA, ils auront "un manque à gagner de 1.000 francs" environ par rapport au prix actuel du marché. Or, "la loi contraint le conseil à reverser le manque à gagner" aux exportateurs, souligne-t-il.
Un fonds de garantie doit précisément permettre de compenser les pertes des exportateurs, dans ce genre de situation.
"Pourquoi n'est-il pas déclenché?", s'interroge le syndicaliste, comme beaucoup de planteurs rencontrés. Contacté sur ce point, le CCC n'a pas souhaité répondre à l'AFP.
"C'est une guerre entre le CCC et les exportateurs", résume Ousmane Attai Ouedraogo.
Pendant ce temps, "celui qui produit le cacao n'est pas protégé", déplore Moussa Koné. Un paradoxe dans un système où le prix garanti par l'Etat est censé permettre au producteur de vivre sans se soucier des fluctuations des marchés.
Une telle situation s'est néanmoins déjà vue, rappelle Marty Somda. En 2017 par exemple, dans une crise similaire de mévente, le prix du cacao était passé "de 1.100 à 700 francs".
J.Bergmann--BTB