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Dans l'Ukraine post-remaniement, la révolution des drones poursuit sa route
Le garage d'Edouard Trotsenko a quelque chose de dystopique. Zigzaguant entre robots, armes et ordinateurs, l'ingénieur ukrainien peine à cacher son excitation, vantant pêle-mêle ses drones terrestres et ses prototypes futuristes.
"On travaille sur un projet d'oiseau mécanique", lance-t-il, habité. "Il pourra se recharger sur les lignes électriques!"
Rencontré par l'AFP dans son atelier en juin, Edouard Trotsenko, patron de Temerland, entreprise fabriquant des drones militaires, imaginait des chiens-robots au combat.
"Pour sauver des vies, ce sont les drones qui doivent aller au front", estimait-il.
Une vision qui fait écho à celle de l'ex-ministre ukrainien de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, artisan de la transformation numérique du pays et principal promoteur de l'innovation militaire au sein du gouvernement.
Son limogeage en juillet a toutefois quelque peu refroidi l'optimisme de l'ingénieur.
"Je ne comprends pas pourquoi ils l'ont limogé s'il faisait bien son travail", lâche aujourd'hui M. Trotsenko. Le poste de M. Fedorov a été confié à Ievgueniï Khmara, un responsable des services de sécurité.
Malgré les inquiétudes suscitées par ce changement politique, ni les industriels ni les militaires rencontrés par l'AFP ne croient en un retour en arrière.
Plus de quatre ans après le début de l'invasion russe de l'Ukraine, la révolution technologique ukrainienne semble avoir dépassé ses promoteurs pour devenir un écosystème à part entière.
"Les jeunes ne lâcheront pas le morceau" pour poursuivre le mouvement, assure M. Trotsenko.
- Privatisation -
Dans une cour à l'abri des regards, militaires et ingénieurs observent les "gros jouets" kaki s'animer: un étrange ballet d'engins à chenilles qui déposent des mines, tractent et hissent.
Après l'invasion russe de l'Ukraine, M. Trotsenko, 55 ans, ingénieur civil né au Kazakhstan, s'est converti à la robotique face à une guerre qui s'automatise à une vitesse fulgurante. Sa société fabriquait auparavant des bornes de recharge pour voitures.
Sa spécialité aujourd'hui: les drones terrestres. Après avoir envahi le ciel ces trois dernières années, les véhicules autonomes grouillent désormais sur terre, le long de la "zone mortelle": 20 kilomètres où les drones volants représentent une menace permanente.
Pour l'instant, ils assurent surtout des missions logistiques, évacuant les blessés ou ravitaillant les positions sans exposer de soldats.
Mais M. Trotsenko s'attarde sur deux prototypes: l'un équipé d'un lance-roquettes RPG, l'autre d'une mitrailleuse lourde, contrôlé par l'IA embarquée.
"Ils sont actuellement testés dans certaines brigades", dit-il. "Nous attendons désormais le feu vert de l'état-major pour leur certification".
Ce virage technologique a été encouragé sous l'impulsion de l'ex-ministre Mykhaïlo Fedorov, à l'origine du "Defense AI Center A1", un centre dédié à l'IA militaire chargé d'exploiter les retours du front pour accélérer le déploiement de nouvelles technologies.
Des solutions qui, selon M. Trotsenko, suscitaient encore récemment peu d'intérêt chez des responsables militaires formés à l'époque soviétique.
Une autre réforme portée par M. Fedorov visait à intégrer les entreprises privées au cœur de l'effort de défense, en faisant de la concurrence un moteur de l'innovation militaire ukrainienne.
"Dans une entreprise privée, nous pouvons prendre des risques plus rapidement", explique l'entrepreneur. "Les militaires nous font des remarques (...) et nous modifions rapidement nos plateformes".
- Besoin d'hommes -
Changement de décor. Loin des locaux épurés de Temerland, du côté du front est. De retour de mission, Jason, un commandant militaire, s'effondre sur une chaise longue et caresse distraitement son chat.
"On peut se permettre de perdre un drone, pas un homme", résume ce chef d'une unité de drones terrestres.
Une phrase devenue le slogan des manifestations organisées en Ukraine après le limogeage de M. Fedorov.
Mais le départ de l'ancien ministre ne l'inquiète guère: "l'initiative technologique ne descendait pas d'en haut" mais a émergé partout en Ukraine au début de l'invasion.
"De jeunes ingénieurs ont commencé de leur propre chef à développer des drones", explique-t-il. "Ensuite, les entreprises, les entrepreneurs, les investisseurs sont arrivés".
Aujourd'hui programmeurs, spécialistes des télécommunications et ingénieurs figurent désormais parmi les profils les plus intégrés dans l'armée.
"La guerre des drones est aussi une guerre de spécialistes", explique Jason, qui manque moins d'engins que d'hommes formés.
Devant un tableau blanc couvert de formules et de croquis, M. Trotsenko esquisse, lui, le futur d'une guerre peuplée de "robots humanoïdes".
À terme, il veut permettre aux soldats blessés de piloter à distance depuis leur lit d'hôpital.
"Les opérateurs pourraient se trouver dans un autre pays, en Allemagne par exemple", avance-t-il, brouillant un peu plus les frontières physiques de la guerre.
Dans son atelier, comme dans les unités militaires, les ingénieurs, portés par les besoins du front, travaillent déjà à repousser ces limites.
L'innovation est "en marche", assure-t-il.
J.Bergmann--BTB