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Quatre habitants de la Terre racontent leur déclic climatique
Quel climatoscepticisme? Malgré un affaissement de la mobilisation politique, une grande majorité de personnes continuent de considérer le réchauffement comme une menace importante et réclament davantage de mesures gouvernementales. Beaucoup passent eux-mêmes à l'action.
L'AFP a interrogé quatre personnes sur quatre continents pour comprendre leur propre moment déclencheur, ce qui les a fait basculer et agir. Leurs étincelles personnelles n'ont parfois rien à voir avec le réchauffement - la pollution de l'air, la maltraitance animale -, mais leurs initiatives finissent par bénéficier aussi au climat. Elles illustrent l'intersection des combats environnementaux.
Ces témoignages sont publiés en coordination avec une initiative de la collaboration de médias internationaux Covering Climate Now baptisée "le projet 89%", en référence aux 80-89% de gens favorables à davantage d'action climatique, selon plusieurs études mondiales réalisées ces dernières années.
- Les problèmes respiratoires
Saviour Iwezue situe son basculement environnemental à l'âge de neuf ans.
Son déclencheur: des problèmes respiratoires à cause des fumées de déchets brûlés chaque jour dans son quartier de Festac, à Lagos, au Nigeria. Tous les polluants de l'air ne sont pas des gaz à effet de serre, mais les mesures pour les diminuer vont souvent de pair avec celles pour lutter contre le changement climatique.
Aujourd'hui étudiante en sciences politiques, Saviour, 21 ans, dirige Team Illuminate, un collectif de 200 bénévoles qu'elle a fondé en 2021 pour sensibiliser les jeunes Nigérians et leurs enseignants à l'écologie avec des conférences, des ateliers...
"On parle par exemple du recyclage, mais aussi des inondations au Nigeria, leurs dangers et les actions à mener, parfois avec l'appui d'ONG", détaille-t-elle.
Fille de pasteurs, Saviour raconte avoir grandi dans un environnement porté sur l'entraide. C'est à 15 ans qu'elle a organisé sa première collecte de déchets. Elle espère étendre progressivement le réseau de Team Illuminate à l'échelle régionale, puis internationale, en nouant des partenariats avec d'autres organisations engagées pour le climat.
- Un documentaire choc
Un documentaire sur le lien entre l'élevage intensif de porcs et les algues vertes en Bretagne, dans l'ouest de la France, et, au même moment, les vidéos choc de l'association L214 sur l'intérieur d'abattoirs, ont été pour Anne Chassaignon "un électrochoc, une prise de conscience globale sur ce que pouvait impliquer de changer d'alimentation, sur l'élevage intensif, sur la déforestation".
Là encore, les deux causes du bien-être animal et du climat convergent: Anne, qui avait commencé à manger moins de viande, devient végane du jour au lendemain. "Ça s'est fait d'un coup, je ne suis jamais revenue en arrière sur mon alimentation."
Arrêter de manger de la viande, en particulier de boeuf, est l'une des grandes sources possibles de réduction de l'empreinte carbone, l'élevage représentant à lui seul 12% des émissions mondiales, selon la FAO, l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture des Nations Unies.
"A cette époque-là, en 2016, il y avait déjà des véganes, mais il y en avait beaucoup moins. Il y avait beaucoup moins de facilité, évidemment, à trouver certains produits", se souvient cette jeune retraitée de 63 ans.
"Le côté bien-être et santé est important", souligne-t-elle, mais "ça permet de lutter contre l'éco-anxiété", et de "réagir face à des problèmes environnementaux, sur lesquels tu n'as pas directement prise".
Elle ne cuisine certes plus les recettes de sa mère - lapin à la moutarde, côtes de porc - à ses petits-enfants, mais désormais, "je suis en accord avec ce que j'ai envie de transmettre".
- Une crue millénaire
Eva Lighthiser, 19 ans, se souvient parfaitement des deux inondations catastrophiques qui l'ont fait basculer.
En 2018, la rivière locale, dans le Montana (nord-ouest des Etats-Unis), gonfle tant qu'elle emporte le pont séparant la maison familiale de la ville voisine de Livingston. La famille déménage ensuite.
En 2022, une autre catastrophe: la rivière Yellowstone déborde dans des proportions telles que la crue est qualifiée de "millénaire". Eva se souviendra toujours des sept ou huit heures passées ce jour-là à remplir des sacs de sable pour protéger des maisons de voisins.
Ainsi grandit l'adolescente, dans le paysage spectaculaire du Montana ravagé par un climat méconnaissable. "Il y avait de plus en plus de feux, les fumées estivales sont devenues une saison à part entière, de plus en plus d'inondations, de météo extrême... Alors que les hivers sont plus doux, et que la neige se fait rare", raconte Eva Lighthiser.
Comment réagit-elle? Elle est recrutée en 2023 par l'association Our Children's Trust pour une action judiciaire contre l'Etat du Montana, victorieuse; puis pour une plainte devant la justice fédérale contre Donald Trump, arguant que ses décrets violaient ses droits constitutionnels à un climat sain. Ils ont été déboutés mais leurs avocats ont fait appel.
La crise climatique "me déprime, me stresse", dit l'étudiante. Mais l'action la motive: "Je retrouve de l'espoir en voyant les initiatives individuelles au niveau local, en voyant les gens se mobiliser et agir."
- Retour à la campagne
C'est la pandémie de Covid-19 qui a poussé Khomchalat Thongting à retourner à la campagne en Thaïlande, et à ouvrir les yeux sur le climat. Après une carrière dans la tech, il commence à discuter avec des cultivateurs de bambou sur des terres familiales; ils lui expliquent ne plus pouvoir s'appuyer sur le rythme des saisons.
"Je n'avais aucune idée des enjeux climatiques", se souvient le quinquagénaire. "Je regardais les infos, mais je pensais que le problème était loin de moi."
Il mène des recherches et découvre le biochar - une technique qui transforme les déchets organiques en une forme de charbon végétal capable de stocker du carbone.
Khomchalat fonde Wongphai, une entreprise qui accompagne les agriculteurs dans toute la Thaïlande pour transformer les résidus de culture en biochar.
"Ce travail m'aide à gérer mon anxiété climatique", confie-t-il. "La qualité de vie ne se résume pas à l'argent dans ma poche, c'est aussi la nourriture qu'on mange, l'eau qu'on boit et l'air qu'on respire."
"Construire un système qui régénère l'environnement me donne de l'espoir."
jum-ks-jul-ia-sah/ico/abl
N.Fournier--BTB