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"Tee-shirt contre riz": le troc dans une Argentine en crise qui vote
Un tee-shirt contre du riz, un paquet de pâtes ou des oeufs: à quelques jours de l'élection présidentielle de dimanche, dans un pays rongé par l'inflation, de nombreux Argentins s'en remettent au troc et à la solidarité populaire pour rester à flot.
Dans la banlieue tentaculaire du Grand Buenos Aires, à l'angle d'une artère poussiéreuse du quartier Villa Fiorito, célèbre pour avoir vu grandir Maradona, quelques habitants proposent vêtements, chaussures et autres menus objets sur des couvertures étalées à même le sol.
Dans le meilleur des cas, en échange d'un paquet de pâtes, de sucre ou de biscuits. A défaut, contre quelques centaines de pesos, l'équivalent de quelques dizaines de centimes d'euros.
"La nourriture est très chère", se lamente Luz Lopez, 25 ans, derrière son étal installé en bordure d'un petit square équipé de balançoires et de toboggans usés, dans ce quartier populaire de la municipalité de Lomas de Zamora.
"Parfois tu marches et tu trouves des choses, tu les laves et tu les apportes ici", explique cette mère de deux jeunes enfants, la voix étouffée par le bruit de la circulation.
A ses côtés, Maria Fernanda Diaz, 28 ans, raconte dormir sous le pont piétonnier qui enjambe le boulevard.
Sur une colonne de l'ouvrage décoré de peintures à la mémoire de la légende du football, une affiche également du candidat Sergio Massa, l'actuel ministre péroniste de l'Economie arrivé en tête du premier tour face à l'ultralibéral Javier Milei.
"Qu'ils viennent ici les politiques voir comment nous vivons!" peste Maria Fernanda Diaz qui vit de ce que les gens veulent bien lui donner.
Emilce Elisabeth Bravo, 35 ans, vient, elle, plusieurs fois par semaine proposer les affaires qu'elle récupère ici ou là.
- "Capacité de résilience" -
"Tous les jours il y a de nouveaux prix, les couches coutent très cher, avant par exemple le paquet était à 2.600 pesos, aujourd'hui il est à 4.500 (environ 12 euros)", justifie cette mère célibataire qui administre l'un des nombreux groupes Facebook --aux milliers de membres-- de la capitale et sa banlieue destinés aux seuls échanges de biens.
"Pull contre biscuits" ou "gobelets contre oeufs": chaque jour des centaines de messages sont échangés sur ces groupes. Une fois l'affaire conclue, le troc se fait à un coin de rue ou lors de petites foires de quartier.
"Nous voulons préserver l'idée du troc, nous ne voulons pas perdre cet esprit de camaraderie. Dans les pires moments de l'économie argentine cela nous a beaucoup aidé", explique cette employée d'une cantine solidaire.
Le troc est né dans le pays dans les années 1990 avant d'exploser lors de la profonde crise de 2001 lorsque l'Argentine a connu le plus important défaut de paiement de son histoire (100 milliards de dollars), suivi d'une faillite bancaire et d'une sanglante explosion sociale.
"La pauvreté en Argentine est vraiment dramatique mais une très grande partie de ce qui empêche que cette situation soit vraiment insoutenable c'est le vaste réseau d'organisation populaire qui existe", explique à l'AFP Mariana Luzzi, sociologue à l'Institut national de recherche Conicet.
"Le troc, dans ce sens de grande précarité, est de retour", note la sociologue, qui pointe le "million de stratégies" que la population "met en œuvre pour joindre les deux bouts".
"Les Argentins ont une très forte capacité de résilience, car ils ont déjà traversé de nombreuses périodes difficiles", abonde Elisabet Bacigalupo, économiste au cabinet Abeceb, disant s'attendre à une inflation proche des 190% d'ici la fin de l'année.
Le prochain président aura la lourde tâche de stabiliser une économie profondément déséquilibrée et surendettée. Mais, selon Mme Bacigalupo, cela passera probablement par "des mois de récession et une hausse de la pauvreté".
D'autant plus si Javier Milei l'emporte, lui qui dit vouloir tailler les dépenses de l'Etat "à la tronçonneuse".
A.Gasser--BTB