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En Colombie, la parole d'un survivant des exécutions de civils par l'armée
Villamir Rodriguez est un miraculé. En 2007, ce modeste paysan de la région du Catacumbo, dans le nord de la Colombie, croise dans la campagne le chemin de militaires qui tentent de le tuer pour le faire passer pour un guérillero mort au combat et gonfler les statistiques de l'armée.
Enlevé, M. Rodriguez est visé à bout portant. Blessé, il feint d'être mort et réussi finalement à s'échapper, seul survivant d'exécutions considéré comme plus grand scandale de l'histoire récente de l'armée colombienne, connu sous le nom de "faux positifs".
Quinze ans plus tard, cet homme de 32 ans était présent à l'audience historique qui s'est tenue les 26 et 27 avril dans la ville d'Ocaña (nord), dans la région même où 120 civils ont été assassinés de sang froid en 2007 et 2008 par des militaires, puis présentés fallacieusement comme des membres des guérillas d'extrême gauche opérant dans la zone.
Dans une reconnaissance sans précédent devant les familles de victimes, dix militaires à la retraite, dont un général et quatre colonels, ont reconnu publiquement leur responsabilité dans ces crimes.
Selon la Juridiction spéciale pour la paix (JEP), tribunal spécial issu de l'accord de paix historique signé en 2016 avec la guérilla marxiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), 6.400 civils ont été exécutés de "façon systématique" et dans plusieurs régions du pays, entre 2002 et 2008, en échange de primes, promotions et autres avantages matériels pour les militaires.
A ce jour, Villamir Rodriguez est l'unique survivant recensé par la JEP de ces exécutions de civils par l'armée.
Il avait 17 ans en 2007. Il se souvient que les soldats l'ont retenu pendant des heures dans la zone rurale d'El Tarra, non loin de la frontière avec le Venezuela.
- "Blanchir votre nom" -
Il faisait nuit et il pleuvait fort lorsque, soudain, deux soldats ont tiré des rafales dans sa direction, raconte-t-il à l'AFP. Touché au bras droit, il s'effondre. "Ils m'ont laissé là (en pensant que j'étais) mort. Mais je n'ai pas perdu connaissance, j'ai tout entendu", se souvient-il, le regard voilé.
Il les a entendus annoncer par radio: "Nous avons eu un accrochage avec le 33e front des FARC, nous avons besoin (...) de l'hélicoptère" pour convoyer le corps.
Villamir Rodriguez voit les deux soldats s'approcher de lui et poser leurs armes au sol. Il retient sa respiration, profite d'un moment d'inattention de ses bourreaux pour glisser dans la pente boueuse et disparaître dans la forêt.
"Sans mon +cadavre+ sous la main, je pense que ça a été très compliqué pour eux, parce qu'ils m'avaient déjà signalé comme tué au combat".
Villamir Rodriguez montre la cicatrice sur son bras, au niveau du triceps.
Le 26 avril, l'ancien capitaine Daladier Rivera s'est adressé à lui à l'audience: "Je veux blanchir votre nom dans son intégralité" et "faire comprendre au monde et au peuple colombien que vous n'avez jamais été un combattant".
"J'ai rédigé de faux documents" l'accusant de faire partie de la guérilla marxiste pour qu'il soit recherché, a admis M. Rivera, alors en charge des renseignements au 15e bataillon d'infanterie d'où, selon la JEP, la chasse aux civils était planifiée.
Villamir Rodriguez, qui ne sait pas lire, n'a pas pu distinguer les noms de famille brodés sur l'uniforme des deux soldats qui ont tenté de le tuer. Il se souvient à peine de leurs visages, qu'il n'a pas non plus reconnus parmi les militaires qui ont demandé pardon à l'audience.
S'il ne s'était pas échappé, Villamir Rodriguez aurait sûrement fini, comme les autres victimes, dans un cimetière rural situé près de la caserne d'Ocaña.
Rodrigo Coronel, le propriétaire du terrain, se souvient d'au moins 18 "faux positifs" qui y ont été enterrés dans des fosses communes, dont des corps d'hommes jeunes "criblés de balles", transportés "dans des sacs et jetés là comme des animaux".
Selon les militaires qui ont avoué leurs forfaits, les soldats rivalisaient pour faire le plus grand nombre de victimes, et les unités ayant le "moins de résultats" étaient pointées du doigt par leurs supérieurs.
J.Bergmann--BTB