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Bangladesh: après la "révolution", débat sur la réécriture des livres d'histoire
Lorsque Suraiya Akhtar Jahan était au lycée, le "père" de l'indépendance bangladaise s'appelait Ziaur Rahman. Vingt ans plus tard, sa fille Labia a appris que ce titre revenait à Sheikh Mujibur Rahman. Mais depuis quelques mois, le premier a retrouvé ses lauriers.
Depuis la création du Bangladesh en 1971, l'enseignement de l'histoire fait l'objet d'une féroce bataille politique. Les "grands hommes" du pays apparaissent ou disparaissent des livres scolaires au gré des changements de régime.
La chute en août dernier de l'ex-Première ministre Sheikh Hasina, après des semaines d'émeutes meurtrières, n'a pas dérogé à la règle.
"Il va falloir arrêter cette habitude de modifier constamment l'histoire", rouspète Suraiya Akhtar Jahan, 42 ans. "Les manuels ne devraient pas changer à chaque nouveau gouvernement".
Sitôt en place le gouvernement provisoire du prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, le Bureau national des programmes et livres scolaires (NCTB) s'est mis à l'ouvrage pour remettre le matériel pédagogique au goût politique du jour.
"Les livres ressemblaient au tract d'un parti politique, loin de l'esprit d'un manuel scolaire", affirme son président, AKM Riazul Hassan. "Nous avons essayé de remettre tout ça en ordre".
Jusqu'à cette année, le père de Sheikh Hasina, Sheikh Mujibur Rahman, était présenté comme le fer de lance de la guerre qui a abouti à la séparation du Bangladesh avec le Pakistan, dont il constituait la partie orientale depuis 1947.
Son nom et son visage illustraient largement les pages intérieures et la couverture des manuels.
- "Juste place" -
Dans leur nouvelle édition, le rôle du chef d'état-major de l'armée de l'époque, Ziaur Rahman, auteur de la première proclamation publique d'indépendance, a été réhabilité.
Sheikh Hasina l'en avait complètement rayé car il était le fondateur du Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), son principal opposant.
"Nous avons réintroduit d'autres figures politiques influentes qui ont contribué à notre guerre d'indépendance, mais maintenu Sheikh Mujibur Rahman à sa juste place", plaide un des experts en charge de la révision, Rakhal Raha.
La présente entreprise de révision a visé pas moins de 441 manuels, de l'école primaire au lycée.
Dans un pays encore secoué par les répliques de la "révolution" politique de l'été dernier, ces retouches sont loin de faire l'unanimité.
Le rôle des partis islamistes dans les exécutions massives d'intellectuels au début de la guerre d'indépendance suscite lui aussi la controverse. Plusieurs de leurs chefs avaient été condamnés à mort par la jeune justice bangladaise.
Les manuels révisés attribuent la responsabilité de ces purges à des "groupes" islamistes, sans nommer leur principal parti, le Jamaat-e-Islami, interdit par Sheikh Hasina.
"Les élèves doivent connaître tous les détails de la guerre de libération (...) nos héros comme ceux qui ont collaboré", s'agace Mujibur Rahman, un professeur de l'université de Dacca.
"La question est de savoir si le gouvernement provisoire veut que les étudiants apprennent l'histoire immédiate", poursuit-il. "Les émeutes de 2024 sont parfois présentées comme une nouvelle guerre de libération, je trouve ça très perturbant".
- "Cycle de haines" -
Mère d'une élève scolarisée en primaire, Khodeza Akhtar, 42 ans, a elle bien accueilli ces révisions.
"Nos enfants ont grandi sans connaître nombre de nos grands personnages", estime-t-elle. "Cette fois, au moins, on a essayé de respecter un équilibre".
Les tensions restent toutefois fortes. Au point de déborder jusque dans les établissements scolaires.
Rupaiya Shreshtha Tanchangya en porte encore les stigmates. Son crâne est strié de 12 agrafes posées après une violente échauffourée entre étudiants.
Il refusait que les Adivasis, une population indigène, soient retirés de la photo de couverture d'un manuel sur laquelle ils côtoyaient hindous, musulmans, chrétiens et bouddhistes.
Après l'incident, le NCTB a retiré la photo contestée de l'édition en ligne de l'ouvrage.
"Le gouvernement intérimaire de Muhammad Yunus a capitulé face à la populace", regrette l'étudiant blessé. "Ils ont peur de la contestation, petite ou grande".
Le NCTB a également préféré retirer d'un autre ouvrage une référence aux hijras, une communauté transgenre, qui provoquait l'émoi d'un groupe de musulmans orthodoxes.
"Nous avons tenu compte de leurs préoccupations et opéré les ajustements nécessaires", convient le patron du Bureau national des programmes.
"Nous ne voulons pas enfermer nos enfants dans un cycle sans fin de haines, il va falloir engager un processus de réconciliation", justifie AKM Riazul Hassan. "Serait-il vraiment raisonnable de remplir les manuels scolaires de haine?"
M.Ouellet--BTB