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En Ukraine, l'interminable attente des mères de soldats portés disparus
Lioubov Brodovska n'avait qu'une chose en tête au moment d'aller à la rencontre de soldats ukrainiens tout juste libérés par la Russie: obtenir un signe de vie de son fils, dont elle n'a plus de nouvelles depuis l'an passé.
"Si des gens pouvaient me dire +J'ai vu votre fils+. Juste ça, juste un mot, je les prendrais dans mes bras", dit-elle en attendant l'arrivée des prisonniers de guerre dans la région de Tcherniguiv, dans le nord de l'Ukraine.
Des larmes coulent doucement sur son visage. Dans ses mains, elle tient fermement une photo d'Oleksandre, 28 ans, disparu depuis 2024.
Après près de trois ans et demi d'invasion russe, des dizaines de milliers de soldats et civils ukrainiens restent toujours officiellement portés disparus, sans savoir s'ils ont été tués sur le front ou bien capturés par les forces russes.
Lioubov Brodovska fait partie de ces centaines de mères, femmes ou autres proches qui se pressent à chaque échange de prisonniers entre Kiev et Moscou, à l'affût de la moindre information sur le sort de leurs proches venant de la bouche de ceux qui sortent de captivité.
Pour attirer l'attention des soldats libérés, ces femmes agitent des pancartes arborant les photos de la personne qu'elles recherchent et en accrochent d'autres à la sortie de l'hôpital, où ces militaires sont traités après leur retour.
Beaucoup espèrent que les derniers échanges de prisonniers - l'un des rares domaines de coopération entre Ukrainiens et Russes -, réalisés après des pourparlers en Turquie, leur permettront d'obtenir des nouvelles de leurs proches.
- "Tout essayer" -
Environ 70.000 personnes, des soldats et des civils, sont toujours portées disparues, selon Arthur Dobrosserdov, le responsable ukrainien en charge de ce dossier délicat au ministère de l'Intérieur.
Concernant les militaires, ils sont considérés disparus tant que la Russie ne confirme pas qu'ils sont soit prisonniers, soit qu'elle a réussi à identifier leur dépouille.
Cette opération n'est pas toujours possible en raison des combats incessants.
Entre les positions des armées ukrainienne et russe, un "no man's land" s'est formé le long du front, rendant impossible la collecte des corps de manière sécurisée.
Moscou affirme en avoir identifié des milliers. La Croix-Rouge et un organisme gouvernemental ukrainien cherchent également à les retrouver.
En parallèle, des familles enquêtent avec leurs propres moyens, explique Petro Iatsenko, un porte-parole de cet organisme.
"Ces personnes veulent se montrer à elles-mêmes ainsi qu'à leurs proches - quand ils seront libérés - qu'elles ne sont pas restées les bras croisés et ont tout essayé" pour les sortir de captivité, dit-il à l'AFP.
Dans ces conditions, les autorités consentent à laisser les familles accueillir les nouveaux libérés à leur arrivée, mais elles demandent aussi de ne pas les interpeller trop brusquement compte tenu de leur condition psychologique fragile, après des mois, voire des années passées dans les geôles russes, où nombre d'entre eux disent avoir subi des tortures.
- "Faux espoir" -
Lors d'un échange récent, Elmira Baranova n'a une nouvelle fois pas vu son fils Ernest, disparu depuis trois ans, parmi les jeunes hommes libérés.
"Je ne me souviens même plus du nombre d'échanges auxquels je me suis rendue... Je suis fatiguée d'être contente pour les autres. Cela peut paraître vache, mais je suis fatiguée", dit-elle, espérant qu'un jour, elle pourra elle aussi "se réjouir" pour le retour de son fils.
Mais ses efforts ne sont pas restés vains.
Lors d'un échange précédent, un soldat libéré lui a assuré qu'Ernest était en prison et qu'il y passait notamment son temps à dessiner, sa grande passion.
De leur côté, les autorités et la Croix-Rouge, qui encouragent les familles à partager toute nouvelle information dont elles disposent, affichent leur prudence.
"Nous voulons que les familles gardent espoir, mais nous ne voulons pas que ce soit un faux espoir", explique à l'AFP Pat Griffiths, porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge (CICR).
Une partie de cet espoir provient de l'idée largement répandue en Ukraine que la Russie détient beaucoup plus de prisonniers qu'elle ne l'a déclaré et que de nombreux disparus ne sont pas morts au combat mais détenus au secret.
"Nous devons tous être réalistes. Certaines familles devront peut-être attendre des années avant d'obtenir une réponse, et pour beaucoup, cette réponse ne sera peut-être pas celle qu'elles espèrent", souligne, lucide, M. Griffiths.
Lioubov Brodovska reste toujours sans nouvelles de son fils Oleksandre.
Mais qu'importe, elle va continuer à lui envoyer chaque jour un message sur WhatsApp - une conversation devenue monologue.
"Donne-moi un signe de vie, mon fils, s'il te plaît. Juste un signe que tu es en vie aujourd'hui", a-t-elle imploré une fois. Sans obtenir de réponse.
B.Shevchenko--BTB