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A la frontière de l'Inde et du Pakistan, des bunkers, des larmes et toujours la peur
La surprise et l'effroi ont été tels que Mohammad Rashid n'a pas hésité longtemps. Après les violents combats qui ont opposé l'Inde et le Pakistan l'an dernier, cet habitant du petit village indien frontalier de Kasaliyan a décidé d'équiper sa maison d'un bunker.
Au matin du 7 mai 2025, ce père de famille était occupé à construire une nouvelle cuisine fermée étanche aux serpents, nombreux dans la région, lorsque les premiers obus de mortier pakistanais sont tombés du ciel.
Pendant quatre jours, les deux pays voisins se sont livré leurs combats les plus meurtriers des 20 dernières années. Plus de 70 morts dans les deux camps, dont 14 civils indiens dans le seul district de Poonch.
"J'ai compris que, plus que des serpents, mes enfants devaient être protégés des obus qui pouvaient venir soudainement de l'autre côté de la frontière", explique Mohammad Rashid, 40 ans, sur le pas de sa maison située à 200 m à peine du Pakistan.
Il a aussitôt renoncé à sa cuisine et englouti toutes ses économies dans la construction d'un abri de béton armé aux murs de plus de 30 cm d'épaisseur et percé d'une seule minuscule fenêtre.
Comme tous les villages qui s'étirent le long des montagnes boisées qui séparent l'Inde et le Pakistan, Kasaliyan est bien doté d'un bunker municipal. Mais il ne peut guère accueillir plus de 40 occupants bien serrés, pour une population de deux milliers d'âmes.
- Un passé de violence -
"Personne ne s'attendait à ce que Poonch soit visé", confesse sous couvert d'anonymat un responsable des forces de sécurité indiennes.
Après les combats, les autorités locales ont ordonné la construction de deux nouveaux abris dans le district, mais ils sont réservés à leurs fonctionnaires. De nombreux résidents ont donc imité Mohammad Rashid et bâti le leur.
Depuis sa partition entre l'Inde et le Pakistan à leur indépendance en 1947, la région du Cachemire à majorité musulmane, dont les deux pays revendiquent l'entière souveraineté, a régulièrement nourri affrontements militaires et violences aveugles.
Lorsque 26 personnes, toutes de confession hindoue, ont été assassinées le 22 avril dans la cité touristique de Pahalgam par un commando armé, New Delhi a aussitôt mis en cause la responsabilité d'Islamabad.
Le Pakistan l'a niée mais l'Inde a déclenché deux semaines plus tard une riposte qui a dégénéré en confrontation majeure, avec échanges de tirs d'artillerie et de missiles, combats aériens ou attaques de drones.
Malgré l'histoire chargée de leur région, les habitants de Poonch et de ses alentours ne s'attendaient pas à se retrouver entre deux feux et à devoir fuir.
Dans le chaos qui a suivi les premiers bombardements, Rameez Khan et son épouse Urusa avaient décidé de se réfugier dans le village familial, à l'abri des combats.
Mais ils ont été rattrapés dans leur fuite par un obus qui a tué leur fille et leur fils, des jumeaux de 12 ans.
- "Terrifiée" -
"Je n'oublierai jamais ni cette rue, ni cet instant", confie aujourd'hui Urusa en s'étouffant sous les pleurs. "Ils (le gouvernement) ne nous avaient jamais dit avant comment nous protéger des bombardements..."
Son mari a été grièvement blessé lors de la même attaque et aussitôt hospitalisé, elle a donc enterré seule ses deux enfants dans le jardin de la maison.
Jagdish Kaur a elle aussi perdu un fils dans les bombardements qui ont visé sa maison.
"Aujourd'hui, je vacille chaque fois que j'entends un bruit aigu", confie la septuagénaire, qui n'a jamais retrouvé toute son audition, "je suis terrifiée".
Quant à Mohammad Aslam, 67 ans, il a eu plus de chance.
Il venait à peine de quitter son domicile lorsqu'un obus l'a touché.
Même si le gouvernement lui a accordé 100.000 roupies (environ un millier d'euros) pour entamer sa reconstruction, il n'en a encore rien fait.
"L'indemnité n'est pas suffisante pour couvrir la réparation de tous les dégâts", dit-il en pointant du doigt son toit perforé par les éclats d'obus. "J'ai préféré mettre tout l'argent de côté au cas où ça recommencerait".
Le Premier ministre Narendra Modi l'avait souligné juste après le cessez-le-feu, les opérations militaires de son armée n'ont été que "suspendues".
Les habitants de Kasaliyan l'ont bien compris. "Nous redoutons que ça recommence", avoue Mohammad Majid, un commerçant de 40 ans, "comme ceux qui vivent en bord de mer craignent toujours un possible tsunami".
C.Meier--BTB