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Au Mali, les civils dans l'horreur des crimes de l'armée et des Russes
"Sa mort est ma plus grande souffrance", s'étrangle Chérifa, le voile taché de larmes en évoquant son fils, décapité par un commando de l'armée et de paramilitaires russes au Mali l'été dernier.
Comme elle, une dizaine de réfugiés maliens en Mauritanie ont témoigné à l'AFP des violences commises contre les civils par l'armée malienne et ses alliés russes qui l'épaulent dans sa lutte contre le jihadisme.
A l'abri d'une construction de briques sommaire, la sexagénaire raconte comment son fils et quatre autres personnes, partis vendre de la marchandise au Mali, ont croisé la route de l'armée malienne et de paramilitaires russes du groupe Africa Corps en août dernier, à quelques kilomètres de la frontière.
Des bergers qui s'étaient cachés dans les environs ont rapporté la scène: "Les agresseurs les ont ligotés, avant de les décapiter (...) Ils ont mis le feu aux marchandises", raconte Chérifa, dont le nom a été changé pour sa sécurité, comme toutes les personnes interrogées sur ce sujet.
Personne n'a osé venir récupérer les cinq hommes avant le lendemain, par peur d'une embuscade ou que les dépouilles soient piégées.
"Leurs corps ont été retrouvés le jour suivant", s'émeut la nomade aux traits burinés par le soleil, qui n'a "pas eu le courage de jeter un dernier regard" à la dépouille de son fils, qui comme les autres n'avait "rien fait".
- "Peuple innocent" -
L'armée et les Russes "déversent leur haine sur le peuple innocent, faible et inoffensif", lâche-t-elle.
Les communautés peules et touareg, soupçonnées de grossir les rangs des groupes jihadistes et des indépendantistes au Mali, sont particulièrement visées par les forces du pouvoir central.
Arrivée au pouvoir par un coup d’État en 2020 en promettant de rétablir la sécurité sur le territoire, la junte du général Assimi Goïta s'est éloigné de la France pour faire appel à la milice russe Wagner, devenue depuis Africa Corps, rattaché au ministère de la Défense russe.
Les exactions du groupe ont été largement documentées.
Selon des données analysées par l'AFP de l'ONG Acled, spécialisée dans l'observation des conflits, les actions lancées depuis 2020 par les forces officielles maliennes, accompagnées ou non par les paramilitaires russes, ont fait plus de 8.500 morts, dont la moitié sont des civils.
Lorsque les Russes accompagnent les forces gouvernementales, la proportion des civils parmi les tués monte à 60%, et dépasse 90% quand ils sont seuls, d'après les données d'Acled.
- Tortures -
Sous les tentes de fortune des réfugiés, l'évocation des "Wagner", comme on appelle toujours les Russes, ravive bien des traumatismes.
Nédoune*, réfugié touareg d'une cinquantaine d'années, porte toujours les séquelles de leurs tortures: un œil gauche opéré et un corps perclus de douleurs.
Il y a deux ans, cet éleveur était allé chercher de l'eau à un puits dans la région de Tombouctou, dans le nord du Mali, lorsqu'il a été arrêté par un convoi russe.
Il raconte avoir été tabassé, puis ligoté et embarqué dans un véhicule pendant deux jours où les Russes ont raflé des civils et détruit des campements. "Ils ont tout brûlé, tué tous les animaux", narre-t-il, impassible.
A travers un interstice du turban qui lui cache les yeux, Nédoune dit avoir vu les hommes du commando arrêter un Peul, le battre jusqu'à ce qu'il soit "à l'article de la mort" avant de l'égorger et de le jeter du véhicule.
Nédoune raconte avoir ensuite été torturé par des Russes pendant quatre jours au camp de Bapho (centre), à peine nourri d'un peu de pain et d'eau.
"On te mouille le corps avant de t'introduire les fils dans les oreilles et d'envoyer la charge électrique, puis tu t'évanouis", explique-t-il. "Les questions portaient toujours sur les jihadistes: +Les connaissez-vous? Qui sont-ils? Où sont-ils ?+"
Il sera finalement libéré en payant 310.000 francs CFA (472 euros), une petite fortune dans ce pays pauvre.
- Violences sexuelles -
Dans la région désertique du Hohd Chargui en Mauritanie, ils sont aujourd'hui 300.000 réfugiés a avoir fui les violences des belligérants de tous bords dans le conflit qui déchire le Mali depuis 14 ans.
A Fassala, ville-frontière où ces civils sont nombreux à arriver, les soignants de l'ONG Médecins sans frontières (MSF) constatent l'ampleur de leurs traumatismes: psychoses, coups, blessures par balle, viols de femmmes et d'hommes...
Entre autres exemple de tortures, "des personnes ont témoigné avoir été enterrés vivantes", rapporte Mayoury Savant, coordinatrice de MSF dans la région, dont l'organisation ne peut se prononcer sur les auteurs des violences.
La région du Hohd Chargui a connu ces derniers mois un afflux massif de réfugiés fuyant les ultimatums imposés par les jihadistes du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM, affilié à Al Qaïda) à certaines localités: fuir, ou risquer d'être massacrés.
- Plainte pour violation des droits humains -
Il y a quelques semaines, des organisations de la société civile, dont la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), ont déposé une plainte devant la Cour africaine des droits de l'homme et des peuples concernant des violations présumées des droits humains commises au Mali et impliquant les forces armées maliennes et le groupe Wagner.
La situation dans le pays est plus incertaine que jamais depuis fin avril et les attaques coordonnées d'une ampleur inédite menées contre la junte malienne par les indépendantistes touareg du Front de libération de l'Azawad (FLA) et les jihadistes du JNIM.
Camouflet pour Bamako et ses alliés russes: la perte de Kidal (nord), bastion des indépendantistes touareg.
Drapée dans une tenue noire parsemée de strass, Fatimata (prénom modifié), 30 ans, relate en pleurant sa fuite après des frappes aériennes il y a trois ans sur son village proche de Tombouctou.
Les femmes qui sont restées? "Tout leur est arrivé sauf la mort. Nous savons que certaines ont été torturées", dit-elle. Avant l'arrivée des Russes, "nous vivions dans la tranquillité", clame-t-elle.
Comme beaucoup de réfugiés interviewés par l'AFP, cette Touareg soutient le FLA et espère: "S'il récupère Tombouctou et les autres localités (autour), je pourrai rentrer chez moi".
G.Schulte--BTB