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Au Nigeria, la peur des rapts distend les liens familiaux
Cela fait bientôt trois mois qu'Abubakar Abdullahi n'a pas vu sa femme et ses cinq enfants, car il est trop terrifié pour retourner chez lui, craignant d'être enlevé par les bandes criminelles qui sillonnent les campagnes du centre et du nord-ouest du Nigeria.
Ce fonctionnaire qui travaille à Minna ne sort plus de la capitale de l'Etat de Niger (centre-ouest) et ses contacts avec sa famille, installée à Kontagora, à 200 km de là, se limitent à des appels téléphoniques.
Kontagora est située à mi-chemin entre Minna et Papiri, où plus de 300 enfants et enseignants d'un pensionnat catholique ont été enlevés le 21 novembre, l'un des pires rapts de masse au Nigeria, pays ravagé par le phénomène depuis 15 ans.
"Je suis trop effrayé pour rendre visite à ma famille en raison des kidnappeurs", explique à l'AFP Abubakar Abdullahi. "Je communique avec eux seulement par téléphone et leur envoie de l'argent par transfert électronique à la fin de chaque mois".
L'homme ne s'est toujours pas remis de l'enlèvement, en 2022 à son domicile de Kontagora, de son frère aîné, libéré après trois mois de captivité contre une rançon de 35.000 dollars rassemblée par la famille.
Abubakar Abdullahi n'est pas un cas isolé et la crainte d'être kidnappé sépare de nombreux habitants de Minna de leur familles et amis vivant à la campagne.
- "Société diverse" -
Mamman Alassan ne s'est pas rendu dans son village du district de Shiroro depuis qu'il a emménagé à Minna, il y a trois ans. "Personne ne veut risquer sa vie", explique-t-il, "les interactions sociales (avec famille et amis) se sont réduites".
Pays le plus peuplé d'Afrique avec 230 millions d'habitants, le Nigeria est divisé de manière à peu près égale entre un sud chrétien et un nord musulman.
Les bandes criminelles - localement appelés bandits - ou les jihadistes - actifs eux dans le nord-est du pays - visent et tuent aussi bien des chrétiens que des musulmans, souvent sans distinction.
L'Etat du Niger est majoritairement musulman mais compte une importante population chrétienne et les deux communautés vivent côte-à-côte.
Ici, "nous sommes une société diverse culturellement et religieusement, avec de proches liens de parenté, mais les problèmes actuels de sécurité ont poussé les gens à cesser d'aller voir leurs proches dans les villages", confirme le prêtre catholique James David Gaza, à la sortie de la messe,"cela nous sépare et détruit nos liens sociaux".
Selon Isyaku Ibrahim Gada, commerçant du très animé marché de Minna, "toutes les interactions sociales avec les gens des zones rurales, telles que mariages, cérémonies où un enfant reçoit son prénom, funérailles, se sont considérablement réduites en raison de la situation".
- Réseau d'informateurs -
A l'approche de Noël, dans certaines parties du Nigeria, coups de fil et transferts d'argent devraient remplacer repas en famille et échanges de cadeaux.
La superficie de l'Etat du Niger, plus vaste des 36 Etats du Nigeria, équivaut à celle de la Belgique. Cachés dans ses vastes forêts faisant office de sanctuaires, les bandits sont renseignés sur les cibles potentielles par des réseaux d'informateurs dans les villages, qui espionnent les habitants.
"Ils pensent que tous les citadins ont de l'argent, c'est pourquoi nous sommes toujours leur cible", explique Abubakar Abdullahi le fonctionnaire.
Rares sont les victimes qui parviennent à s'échapper. Seule une rançon peut les faire libérer et celles dont les familles ne peuvent payer sont exécutées.
Isah Usman, 52 ans, a récemment manqué le mariage de son frère à Kontagora. "On ne rentre plus chez nous, on appelle c'est tout et on envoie ce qu'on peut financièrement pour aider nos proches", regrette ce fonctionnaire, que même la récente arrestation à Kontagora de huit informateurs présumés de bandits ne fera pas changer d'avis.
A deux semaines de Noël, les affaires d'Ifeoma Onyejekwe, marchande de vêtements de seconde main, tournent "au ralenti".
Les clients des zones rurales, avec qui elle dit avoir forgé des liens forts au cours des années, ne viennent plus. Et elle ne peut aller jusqu'à eux, de peur des kidnappings.
"Nos relations sont distendues", regrette-t-elle.
L.Janezki--BTB