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Réformes cubaines: un virage à la chinoise ou un capitalisme oligarchique ?
En annonçant un vaste programme de réformes en faveur de l'économie de marché, le gouvernement de Cuba a mentionné comme modèle de transformation la Chine et le Vietnam, mais beaucoup sur l'île redoutent une dérive vers un capitalisme oligarchique, similaire à ce qui s'est passé en Russie à la fin du bloc soviétique.
Sous pression de Washington depuis des mois, le pays a annoncé la semaine dernière un virage économique libéral, mettant fin à près de sept décennies d'une économie socialiste largement planifiée et centralisée.
Parmi les 176 mesures adoptées, certaines prévoient que les entreprises d'état soient transformées en sociétés par actions et ouvertes aux investisseurs privés, que les banques privées seraient autorisées et que les promoteurs privés puissent investir dans des infrastructures touristiques.
Le président cubain, Miguel Diaz-Canel, a assuré que ce programme visait à "préserver" le socialisme, en citant les exemples du Vietnam et de la Chine, deux proches alliés de l'île.
Mais plusieurs économistes ont mis en garde sur le risque qu'une élite liée au gouvernement communiste devienne la principale bénéficiaire d'une transition précipitée, mise en œuvre sans la moindre réforme démocratique.
Pour l'économiste cubain Pedro Monreal, une vente expéditive des entreprises d'Etat "sans solides garanties juridiques" pourrait aboutir à "la captation des actifs de l'Etat par des initiés bien connectés avec les personnes au pouvoir".
"Je pense inévitablement au +capitalisme de copinage+ de la transition russe", a-t-il écrit sur X, en référence aux anciens responsables communistes qui ont raflé les actifs publics à des prix dérisoires après l'éclatement de l'Union soviétique.
Ricardo Torres, un autre économiste cubain, chercheur à l'American University de Washington, souligne aussi ce risque de "captation par ceux qui sont à l'intérieur du système".
Il rappelle auprès de l'AFP qu'il n'existe à Cuba "aucun mécanisme d'évaluation indépendant, ni aucune exigence de mise en concurrence, ni un organisme de contrôle à l'abri de l'influence du parti" communiste, le seul autorisé sur l'île de 9,6 millions d'habitants.
- Réformes graduelles -
Au pouvoir entre 2006 et 2008, l'ancien président Raul Castro, âgé aujourd'hui de 95 ans, a répété vouloir appliquer à Cuba le modèle de développement mis en œuvre par le Vietnam. Cependant ses réformes en faveur de l'initiative privée sont restées très limitées.
En Chine et au Vietnam, le parti communiste a gardé le pouvoir tout en libéralisant l'économie à partir des années 1970 et 1980. Depuis, la Chine a accédé au rang de deuxième puissance mondiale et le Vietnam est devenu parmi les économies les plus dynamiques du Sud-Est asiatique.
Mais Daniel Torralbas, économiste cubain basé à Londres, souligne que dans les deux pays les transformations ont été "bien plus graduelles" que ce qui se profile à Cuba.
"Les deux pays ont commencé par l'agriculture, avec des réformes agricoles qui ont duré plusieurs années, puis les réformes se sont étendues en faveur de l'investissement étranger direct (...) de la création de zones économiques spéciales, et bien sûr, d'un rôle accru du secteur privé dans l'économie", explique-t-il.
A l'inverse, le virage libéral annoncé par La Havane intervient de manière soudaine et au "pire moment" pour une économie à bout de souffle, asphyxiée par les sanctions américaines.
Les Cubains, interrogés par l'AFP, estiment que le train de réformes annoncé arrive bien tard et plusieurs disent craindre que les responsables les plus connectés s'enrichissent au détriment d'une grande partie de la population.
"Le meilleur moment pour appliquer ces réformes, c'était dans les années 1990", dit Alexeï, 52 ans. Ce gardien d'école qui n'a pas souhaité donner son nom se souvient de la visite de Mikhaïl Gorbatchev à Cuba en 1989, lorsque le dirigeant soviétique vantait ses réformes d'ouverture économique de la "perestroïka" face à un Fidel Castro sceptique, suggérant que Cuba devait, lui aussi, s'adapter.
Pour Santiago, 59 ans, qui a étudié l'ingénierie en Union soviétique dans les années 1980, privatiser des pans de l'économie était une réforme attendue depuis longtemps "parce que l'Etat ne peut pas s'occuper de choses simples comme réparer un téléviseur".
Il s'inquiète surtout de voir les plus vulnérables de l'île être laissés pour compte.
F.Pavlenko--BTB