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A défaut de puces ou de modèles, l'Inde se lance dans la "quincaillerie" de l'IA
Comment profiter de la ruée vers l'intelligence artificielle (IA) ? Distancées dans la course à la conception des modèles et des puces, les entreprises indiennes misent plutôt sur la fourniture des équipements indispensables au fonctionnement des centres de données.
Pendant des dizaines d'années, Sterlite Technologies a occupé une petite place sur le marché des télécoms en produisant du câble. Elle est désormais entrée dans une autre dimension, en débitant de la fibre optique au kilomètre pour nourrir l'IA.
"C'est l'occasion d'une vie", se réjouit avec gourmandise son PDG, Ankit Aggarwal. "Il s'agit là de construire un tout nouveau réseau à partir de zéro."
Même si son milliard et demi d'habitants a déjà largement adopté l'IA en tant qu'usager, l'Inde a pris du retard dans la conception des outils qui la produisent, aux mains d'une poignée de géants de la "tech" aux Etats-Unis, en Chine, à Taïwan, en Corée du Sud ou en Europe.
L'irruption d'Anthropic, OpenAI et DeepSeek a mis en péril sa puissante industrie des services aux entreprises - d'un chiffre d'affaires annuel évalué à 315 milliards de dollars - véritable "back office" de la planète.
Cette menace s'est traduite par le déclin de la place financière de Bombay. En 2026, son principal indice Nifty a reculé de 7% et sa capitalisation boursière a perdu 27 milliards de dollars d'investissements étrangers.
Convaincues malgré tout de pouvoir profiter de la manne de l'IA, des firmes indiennes se sont donc lancées dans le filon de ses infrastructures annexes, générateurs, climatiseurs et autres équipements électriques.
La "quincaillerie" de l'IA, comme la désigne les experts.
- "Tsunami" -
"L'Inde n'a pas besoin de fabriquer de puces ou d'entraîner des modèles", juge Prateek Nigudkar, du fonds d'investissement Shriram AMC. "Un centre de données a besoin de connecteurs, de transformateurs, de câbles et les entreprises indiennes savent les fabriquer."
Les premiers gros contrats ont déjà commencé à tomber.
Sterlite Technologies vient d'en signer un avec un fournisseur de services informatiques américain, d'un juteux montant de 1,1 milliard de dollars. Soit un quart de son chiffre d'affaires annuel.
Sur un créneau équivalent, sa concurrente HFCL a vu son activité exploser, et a enregistré d'avril à juin le meilleur résultat trimestriel de toute son histoire.
"Avant, nous avions l'habitude d'augmenter notre capacité de production une fois tous les trois à cinq ans", se rappelle son PDG, Mahendra Nahata. "Maintenant, c'est devenu la routine", poursuit-il en comparant la ruée actuelle à rien moins qu'un "tsunami".
Le phénomène déborde largement les télécoms.
La valeur boursière de TD Power Systems (groupes électrogènes et moteurs diesel) a bondi de 68% depuis le début de l'année. Celle de MTAR Technologies (ingénierie) a plus que triplé depuis qu'une entreprise américaine s'est intéressée à son savoir-faire.
L'hostilité croissante manifestée par les populations à l'installation de centres de données énergivores risque toutefois de remettre en cause ce "boum".
Le comité Data Center Watch, qui ausculte ce rejet, estime qu'au moins 75 projets de construction de centres de données, d'une valeur affichée de 130 milliards de dollars, ont été bloqués ou retardés aux Etats-Unis pour la seule période de janvier à mars 2026.
- Projets à la pelle -
Les entreprises indiennes en ont pris bonne note, et ont aussitôt rétorqué que les chantiers déjà annoncés sur le sol indien suffiraient largement à compenser tout ralentissement outre-Atlantique.
Sur les 12 derniers mois, les entreprises américaines ont promis d'investir en Inde 57 milliards de dollars en centres de données. Et les deux champions locaux Adani et Reliance ont grossi ce catalogue de projets de 100 milliards de dollars supplémentaires.
La construction de ces infrastructures a jusque-là suscité très peu de réticences en Inde.
"Ce mouvement du refus n'en est ici qu'à ses balbutiements", confirme Sharad Aggarwal, patron de l'opérateur de centres de données Sify Infinit Spaces.
"Notre portefeuille comprend pour l'heure 16 centres déjà opérationnels, une dizaine d'autres en cours de développement et plein d'autres en projet", détaille-t-il. De quoi "doubler" sa puissance dès cette année.
A condition toutefois de parvenir à lever les fonds requis par ces installations aussi voraces en finances qu'en énergie électrique ou en eau.
"On parle de très gros investissements", confirme le PDG de Sify Infinit Spaces. "Si je veux devenir une entreprise qui gère une puissance d'un gigawatt, je dois trouver 5 milliards de dollars. Je n'ai pas d'autre solution."
L.Janezki--BTB