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A Crozet, les vestiges des phoquiers retournent à la mer
En décembre, les colonies de manchots royaux venus pondre constituent l'attraction principale sur l'archipel de Crozet. A rebours des autres scientifiques, Laëtitia Théron préfère traquer, seule, les vestiges des anciennes activités de l'Homme.
Au bord de la plage de l'île de la Possession, dans l'extrême sud de l'océan Indien, des cavités de formes rectangulaires se dessinent au cœur d'un paysage de mousses vertes.
C'est tout ce qui reste des habitations de fortune construites il y a un siècle ou deux par les marins anglais et américains qui débarquaient sur l'archipel pour y tuer les phoques, les dépecer et faire fondre leur graisse.
Sitôt découverte par l'expédition de Marc Joseph Marion Dufresne en 1772, Crozet a vu fondre phoquiers et baleiniers sur ses côtes battues par la pluie et les vents.
"Ça commence à Kerguelen, dès 1792, on le sait par les registres des navires baleiniers", raconte Laëtitia Théron, chargée de la gestion du patrimoine historique des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF).
"A Crozet, c'est 1803. Le pic, c'est le milieu du XIXe siècle et ça va durer jusqu'à la première moitié du XXe siècle, avec beaucoup moins d'activité".
Durant l'été austral, entre deux rotations du navire de ravitaillement Marion Dufresne, Laëtitia Théron profite des conditions météorologiques favorables pour arpenter les îles à la recherche d'indices archéologiques.
"On a identifié des sites importants qui n'étaient pas connus ou pour lesquels on n'avait pas fait le lien sur la fonction et l'époque", observe-t-elle, "ce sont principalement des vestiges laissés par les phoquiers".
Trouver des abris, des lances ou des harpons est rare, note la scientifique, "on va davantage trouver ce qui est lié à la transformation du lard en huile, donc des morceaux de chaudrons, des briques ou des pierres assemblées de manière à former un fourneau. On trouve aussi pas mal de morceaux de tonneaux où était transvasée l'huile".
- Occupations animales -
Ce jour-là, elle parcourt la "vallée des phoquiers", un des plus anciens sites de l'archipel, à deux pas de la Baie américaine.
Certaines cabanes étaient connues, mais les éléphants de mer en cherchant à creuser la terre pour se protéger du vent en ont mis au jour une nouvelle.
"On voit le plancher, et au coin, il y a sans doute des poteaux recouverts de végétation", décrit Laëtitia Théron en tournant autour du jeune éléphant de mer qui en avait fait son abri. "C'est un drôle de retournement de situation. Les phoquiers ont disparu et ce sont les phoques qui occupent la place".
Hormis les fouilles archéologiques officielles, la règle en vigueur dans les terres australes impose de laisser les trouvailles à leur place et de documenter le site en le localisant par GPS, en le cartographiant ou le photographiant.
Le site de la "vallée des phoquiers" est un cas particulier car particulièrement menacé par l’érosion.
En 2006, se souvient Laëtitia Théron, une opération y a été menée pour "sauver" un fondoir à graisse composé d'un chaudron et d'un fourneau en pierre car "on ne pouvait pas se permettre de le perdre".
Les autres agents qui hivernent à Crozet sont autorisés à prélever les objets que les vagues menacent d'emporter.
Nolwenn Trividic a ainsi laissé à l'abri sous un rocher des clous de marine rouillés et les tessons d'un flacon carré en verre retrouvés sur la plage, qu'elle montre à Laëtitia Théron.
La récupération des vestiges est parfois contrariée par leurs occupants. Ainsi cette otarie, qui n'a pas hésité à charger la scientifique pour l'empêcher d'approcher de "son" tertre où l'érosion laissait apparaître des bouts de planche.
Après plusieurs tentatives infructueuses, Laëtitia Théron a été contrainte de céder face à l'obstination de la petite otarie et de se contenter d'empaqueter soigneusement les seuls clous et tessons avant de repartir vers la base.
Elle y reviendra lors de sa prochaine campagne d’été.
G.Schulte--BTB