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Journal d'un agriculteur: "les Petits Poucets comme moi, on se débrouille seul"
Jérôme Caze, 37 ans, marié et père de trois enfants, à la tête d'une exploitation maraîchère et d'élevage de poulets et de porcs en Lot-et-Garonne, raconte depuis octobre à l'AFP son quotidien de "petit agriculteur" dans un monde paysan en proie à des crises récurrentes.
Dans ce quatrième épisode, il confie sa solitude et ses déboires, accentués selon lui par des normes évolutives et complexes, les conditions du marché et une politique agricole mal adaptée aux petits exploitants.
- MacGyver -
"Ces derniers jours, j'ai enchaîné les galères de matériel. Le matin où je veux préparer le parcours des truies, la batterie du tracteur ne démarre pas. Sans le chargeur frontal, je n'ai pas pu aller chercher chez les voisins les déchets de pommes et de poires pour les cochons. Du coup, tu fais tout à la main, tu nourris au seau et tu perds du temps. Physiquement, j'ai mal partout.
J'ai eu le pneu avant du tracteur, la carte-mère de la chambre froide et la batterie du Trafic qui sont morts. Moralement, tu t'en sors pas, c'est pour ça que tu peux lâcher.
Tu dois toujours te débrouiller tout seul pour réparer, chercher de nouvelles façons de faire. Tu cherches la notice sur Internet, tu te démerdes. Tu es MacGyver mais niveau débutant. Lui, il est capable de tout faire avec rien, toi, tu as tout l'équipement qu'il te faut, à pas cher, mais ça ne marche pas."
- Sous-doués -
"Les Petits Poucets comme moi, on est un peu les sous-doués dont personne ne se préoccupe dans les ministères. On n'est pas intéressant.
De toute façon, je n'ai pas de ministre de l'Agriculture. Les lois ne sont pas faites pour moi mais pour les gros, ceux qui ont des moissonneuses-batteuses à plusieurs centaines de milliers d'euros.
Ils vont faire quelle loi pour moi? Je dois lutter contre des revendeurs sans foi ni loi qui mentent sur l'origine des produits et vendent à perte, contre des grandes surfaces qui font des promos spéciales toutes les trois semaines. Comment tu veux lutter ? Même avec les lois Egalim (destinées à protéger le revenu des agriculteurs, NDLR), je ne suis pas protégé.
Je travaille avec une structure qui s'occupe des réfectoires. S'ils font une journée +Produits du terroir+, ils me prendront du rôti de porc. Sinon, je suis trop cher. Ce n'est pas dans le cahier des charges des cantines scolaires de savoir si l'animal a vu la lumière du jour."
- Normes -
"Les normes c'est bien, car l'hygiène avant c'était n'importe quoi. Mais ça nous bloque aussi. Pour mon bâtiment de poulets, les normes ont changé lors de mon installation.
On a une entreprise de qualification qui vient une fois à chaque nouvel élevage de poulets par bande (au même stade de croissance, NDLR). Il faut déjà avoir tous les papiers en main. Ils regardent les perchoirs, le respect de la nouvelle norme sur la luminosité pour le bien-être animal, sortie il y a deux ans.
On est les seuls à payer pour se faire contrôler. C'est comme si lors d'un contrôle routier, le flic te dit de payer avant de voir tes papiers.
Tout ce qui est biosécurité est aussi à ta charge. Il ne faut pas que tu aies les produits au même endroit que les animaux. Mais à la maison, j'ai des enfants. Donc on te demande un cabanon pour les stocker sans risque. OK mais c'est une dépense d'au moins 1.000 euros, que je n'avais pas prévue."
- Chacun pour soi -
"Pour monter un atelier de transformation, c'est une usine à gaz. Il faut tout: les tables en inox, l'étiqueteuse, les balances calibrées et vérifiées tous les ans, soit entre 40.000 et 50.000 euros. Et passer un diplôme de boucher.
Ils vont te dire OK mais ensuite que le carrelage n'est pas le bon.
Les chambres d'agriculture pourraient se dire : +Je vais mettre un producteur avec un boucher, on va créer une société et vous allez travailler ensemble, répartir les marges+. Mais c'est chacun pour soi, il n'y a pas d'idées, pas de bon sens."
Propos recueillis par Karine ALBERTAZZI et Thomas SAINT-CRICQ
M.Ouellet--BTB