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En Asie centrale, l'espoir d'une paix durable dans les zones frontalières troublées
"Maintenant, tout est calme, les frontières ont été délimitées", constate Amroullo Youssoupov, chauffeur de bus dans une zone frontalière longtemps parmi les plus disputées d'Asie centrale, avant qu'un accord historique entre le Kirghizstan et le Tadjikistan n'apaise la situation.
Il est compliqué de s'y retrouver dans ce dédale d'enclaves et de routes qui serpentent entre les deux pays.
Ces singularités géographiques sont l'un des héritages empoisonnés du pouvoir soviétique qui a tracé les frontières en donnant parfois la priorité aux considérations économiques, en faisant fi des réalités ethniques.
Ces démarcations, de facto inexistantes sous l'URSS, sont devenues des frontières étatiques à l'indépendance du Kirghizstan et du Tadjikistan en 1991, après la chute de l'Union soviétique, isolant des dizaines de milliers de personnes dans plusieurs enclaves en Asie centrale, dont celle de Voroukh, au nord du Tadjikistan.
"A gauche, c'est le Kirghizstan et à droite, le Tadjikistan, c'est ça ?", se demandent certains passagers quand le véhicule quitte Voroukh, d'une superficie similaire à Paris et entourée de hautes montagnes.
Le bus continue en territoire kirghiz. Il longe une rivière et un barrage, disputés jusqu'à l'accord récent, dans ces zones agricoles arides où l'eau manque cruellement.
"Avant, j'avais peur d'y rouler la nuit, la route était quelque peu problématique", euphémise le chauffeur Youssoupov.
Les régions kirghize de Batken et tadjike de Soughd ont été le théâtre de centaines d'escarmouches depuis l'indépendance, qui ont culminé avec deux guerres, en 2021 et 2022.
Brèves mais meurtrières, elles ont fait des centaines de morts et de blessés, selon les estimations des deux parties qui revendiquaient l'accès à des routes et à des points d'eau.
- "Barbelés tendus" -
"Ces trente dernières années, nous avons connu plusieurs conflits avec les Tadjiks", raconte Raïkhan Issakova, du village kirghiz de Kapchygaï, bordant Voroukh.
Lors du dernier, à l'automne 2022, "très violent", les habitants ont "subi de lourdes pertes". "Toutes les maisons ont été détruites", se souvient la sexagénaire.
"Mais grâce aux autorités, nous sommes repartis de zéro, des maisons ont été construites", poursuit-elle.
Le village, en ruines quand l'AFP l'avait visité après les combats, est méconnaissable après avoir été totalement reconstruit, contrairement à d'autres endroits toujours marqués par les affrontements.
Si la paix est revenue, la zone reste très militarisée et l'AFP a obtenu de rares autorisations de tourner de part et d'autre.
"Une fois les barbelés tendus, les frontières seront définies, et chacun sera chez soi. Les gens sauront que le Tadjikistan commence là, et le Kirghizistan ici", espère Chamchidine Kattabekov, 42 ans à Ak-Saï, autre village frontalier.
Dans certains lieux où il suffisait de traverser la rue pour changer de pays, ces travaux de délimitation ont déjà débuté, a constaté l'AFP.
Parallèlement, des points de passage frontaliers ont rouvert après près de quatre ans de fermeture ayant mis à mal l'économie locale et séparé des proches.
Un moment longtemps attendu par Aïtgoul Khodjamberdieva, citoyenne tadjike de 58 ans : "Je suis heureuse de la réouverture pour pouvoir venir voir ma famille. Ma mère et mon oncle sont morts quand la frontière était fermée et nous n'avions pas pu aller" à l'enterrement, dit-elle à l'AFP.
- Manque d'eau -
Ce retour au calme est le fruit d'accords frontaliers signés entre 2022 et 2025 par le Kirghizstan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan sous l'impulsion de leurs dirigeants Sadyr Japarov, Emomali Rakhmon et Chavkat Mirzioïev.
Ces dernières années, ces Etats ont annoncé des accords frontaliers pour réguler le partage de l'eau, faciliter les échanges commerciaux et assurer la stabilité de cette région riche en ressources naturelles au positionnement stratégique entre l'Europe et l'Asie.
Cette réconciliation sans médiation russe, fait rare tant Moscou considère l'espace post-soviétique comme sa zone d'influence, a été parachevée ce printemps avec un traité d'"amitié éternelle".
Symboles impensables récemment, d'immenses portraits des présidents tout sourire sont affichés au Tadjikistan et une stèle de l'amitié a été érigée au point de jonction entre les trois pays.
"Une fois les travaux frontaliers terminés, nous pensons que la paix régnera", veut croire Achyrali Erkebaïev, président d'une communauté de communes kirghizes frontalières.
Les Etats ont notamment échangé des territoires, déclaré neutres des portions de routes et assuré le passage sans entrave vers des infrastructures énergétiques.
Mais surtout, Bichkek et Douchanbé sont convenus de mieux partager l'eau, notamment à un barrage disputé alimentant le réservoir de Tortkul, seule source d'eau douce de la zone.
Pour Raïkhan Isakova et d'autres fermiers, l'accès à "l'eau pour les cultures est un problème". Elle se fournit "grâce à une canalisation reliée au Tadjikistan" et ne connaît pas encore les détails de la répartition.
Mais ces traités de paix après des décennies de tensions ne sont qu'un début.
Pour maintenir la stabilité régionale, les Etats centrasiatiques devront lutter contre le changement climatique, qui accélère la disparition des rares ressources hydriques.
O.Krause--BTB