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Au début des semailles, l'agriculture ukrainienne craint la panne sèche
Sur des champs à perte de vue, les moissonneuses viennent de débuter le semis du tournesol, dont l'Ukraine représente 50% du commerce mondial. Mais le manque de carburant menace la saison agricole et, à terme, la sécurité alimentaire de dizaines de millions de personnes dans le monde.
Une partie de la future récolte se joue ici, à Bahaté, sur les terres argileuses d'Alexander Petkov dans le sud-ouest de l'Ukraine, près de la frontière avec la Roumanie.
"La saison démarre ici, dans des zones non touchées par la guerre, contrairement à Mykolaïv ou Kherson qui ne pourront pas y participer normalement", indique M. Petkov, exploitant agricole de 47 ans, l'un des plus importants de la région. Mykolaïv et Kherson sont deux villes plus à l'est: la première est bombardée quotidiennement par l'armée russe, et les Ukrainiens affirment avoir lancé une contre-offensive pour leur reprendre la deuxième.
L'année dernière, M. Petkov a produit notamment 30.000 tonnes d'orge, 27.000 tonnes de blé et 5.500 tonnes de tournesol, précise-t-il.
Il montre d'un air fataliste les graines noires de tournesol ou le blé qui s'entassent dans ses vastes granges: faute de débouchés, il ne peut écouler les dernières récoltes, et le carburant risque de rapidement manquer pour les semailles.
"Tous les ports sont fermés à cause de la présence de navires de guerre russes en mer Noire", rappelle Alexander Petkov. Le gouvernement ukrainien a évoqué la possibilité d'exporter via le port roumain de Constanta, mais sans avancée concrète en ce sens, selon lui.
"Nous utilisons actuellement les restes du carburant que nous avions avant la guerre, mais il n'y a pas de nouvel approvisionnement", prévient-il. "Nous risquons d'être à court d'ici trois à cinq jours".
- "Goulot d'étranglement" -
Dans un rapport publié vendredi, l'Organisation des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO) confirme que "l'Ukraine dépend lourdement des importations de carburant, environ 70 % de son essence et de son diesel provenant de Russie et du Bélarus", allié de Moscou.
"Un goulot d'étranglement crucial pour les semis de printemps, là où ils sont possibles malgré la guerre, est l'accès au carburant", conclut la FAO, notant que sur un recensement gouvernemental de 1.300 grandes entreprises agro-alimentaires la semaine dernière, seul un cinquième disposait d'assez de carburant pour semer.
Les pesticides et les engrais risquent également de manquer, selon la FAO.
Plus de 150.000 hectares ont déjà été semés, a néanmoins annoncé vendredi le ministère de l'Agriculture dans un communiqué, citant les champs de maïs, soja, tournesol, mil, sarrasin, avoine et betterave.
Si les réserves de l'Ukraine suffisent à assurer sa sécurité alimentaire pendant un an, l'invasion russe "risque de provoquer une réduction de 30% des surfaces cultivées", selon le ministère, qui estime à 100 millions le nombre de personnes affectées dans le monde.
"Les troupes russes minent des champs en Ukraine, font exploser des machines agricoles, détruisant les réserves de carburant nécessaires aux semis", a encore accusé samedi le président ukrainien Volodymyr Zelensky, dans un discours en visioconférence devant le Forum de Doha.
"Notre pays a assez de nourriture. Mais le manque d'exportations de l'Ukraine frappera de nombreux peuples dans le monde islamique, en Amérique latine et dans d'autres parties de la planète", a-t-il averti.
- "Champs et moissonneuses incendiés" -
Avant la guerre, l'Ukraine était le quatrième exportateur mondial de maïs et en passe de devenir le troisième exportateur de blé, derrière la Russie et les Etats-Unis.
La Russie et l'Ukraine assurent à elles deux 30% des exportations mondiales de blé.
"Les pénuries alimentaires vont se concrétiser" avec l'invasion russe, a averti le président américain Joe Biden, tandis que l'Union européenne a annoncé vendredi le lancement d'un programme baptisé "Farm" (Food and Agriculture Resilience Mission, mission de résilience pour l'alimentation et l'agriculture) destiné à les atténuer.
Les menaces qui planent aujourd'hui sur l'exploitation d'Alexandre Petkov sont bien différentes des problèmes qu'il connaissait avant la guerre.
Ses employés se déplaçaient déjà armés de fusils semi-automatiques pour décourager les convoitises suscitées par les richesses agricoles dans cette région.
"Nous avons déjà eu des champs et des moissonneuses incendiés", affirme-t-il, incriminant des tentatives d'extorsion de la part "d'éléments criminels ou mafieux".
"Nous avons dû nous-mêmes installer un barrage à l'entrée du village, que viennent garder chaque nuit cinq ou six membres de l'entreprise ainsi que des villageois armés", souligne-t-il.
"Pour l'instant, Dieu merci, les envahisseurs russes ne sont pas arrivés jusqu'ici", se félicite Vyatcheslav, 45 ans, un de ses associés, qui refuse de donner son nom de famille.
"Nous utiliserons ces armes contre eux s'il le faut", assure-t-il, "mais actuellement, elles servent uniquement à protéger les familles, les terres, et à ne laisser personne y pénétrer".
P.Anderson--BTB