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Pour l'Ukraine, trois ans de guerre et le défi de soigner
Quand une physiothérapeute demande aux vétérans ukrainiens d'étirer leurs jambes, certains gloussent: "S'il vous reste quelque chose à étirer !", lance Oleksandre, goguenard, amputé au niveau du tibia.
Entre flirt avec la médecin et humour noir, lui et ses camarades, blessés de guerre en réhabilitation, exercent leurs membres mutilés dans une salle de sport, où l'ambiance légère contraste avec la gravité des traumatismes physiques et psychologiques.
Oleksandre, soldat de 31 ans, a sauté sur une mine antipersonnel russe. Son amputation, il l'a "accepté rapidement" grâce à un suivi psychologique immédiat et sa prise en charge par le centre de Pouchtcha Vodytsia de Kiev, l'un des 488 établissements de réhabilitation du pays.
Alors que la guerre entrera lundi dans sa quatrième année, l’OMS estime que 9,6 millions d’Ukrainiens vivent avec des troubles psychologiques.
Le gouvernement ukrainien estime, lui, à cinq millions le nombre d'anciens combattants à accompagner dans l'après-conflit.
Un défi énorme pour un pays dont le système de santé, hérité de l'Union soviétique, n'a jamais été pensé pour gérer un problème d'une telle ampleur, relève l'ONG ukrainienne spécialisée sur la santé mentale "Barrier Free".
"Nous avons tous vu des vieux films soviétiques, avec de vétérans de (l'invasion soviétique de) l'Afghanistan dans la rue, vodka à la main...", remarque Oleksandre.
- "Pas pris au sérieux" -
Maksym Androussenko, ergothérapeute au centre, se rappelle lui comment un centre de réhabilitation lui avait proposé avant la guerre un emploi de chauffeur, illustration du fait que jusqu'à l'invasion russe, les spécialistes comme lui "n'étaient pas pris au sérieux".
"Ah ! Les bains de boue ! Comment faire sans ?" ironise, sourire en coin, ce spécialiste de la main de 25 ans qui se remémore les méthodes surannées qui faisait "plus de dégâts qu'autre chose."
En trois ans de guerre, l'Ukraine a beaucoup appris, échangeant avec des professionnels étrangers, se nourrissant de l'expérience du terrain, note-t-il, évoquant le yoga ou la musicologie parmi les méthodes pour aider les patients traumatisés.
"Les collègues étrangers disent que nous avons accompli en peu de temps ce que certains pays auraient fait en dix ans", affirme-t-il.
Selon le ministère de la Santé interrogé par l'AFP, l'Ukraine compte 11.000 experts de la réhabilitation, sept fois plus qu'en 2022, et 9.000 nouveaux devraient rejoindre le système de santé d'ici 2026.
Insuffisant, selon Maksym, qui note qu'il y a "beaucoup" de patients et "très peu de spécialistes".
Dans les couloirs des centres, les soldats jouent au billard.
Sur le tableau des scores, certains ont inscrit leur matricule dégoulinant de sang dessiné au feutre rouge.
"On se réhabilite !", ironise un vétéran avant de frapper une boule. Quelques jours auparavant, il a perdu son fils qui combattait à ses côtés.
- Société "pas prête" -
Oleg, 28 ans, est lui traité pour des commotions cérébrales et des éclats d'obus dans le corps, après une explosion qui a aussi fauché un de ses amis sous ses yeux.
"Mais je vais bien", assure cette montagne au visage rond, tout en énumérant les noms de camarades tombés au combat.
Il reconnaît cependant que, mentalement, il est "toujours au front" et supporte mal de voir des civils vivre un quotidien relativement normal à Kiev.
"Pourquoi les hommes dans la rue ne se battent-ils pas ? Nous, la caste inférieure, combattons, les autres vont dans des boîtes de nuit !", enrage-t-il.
Oleksiï Didenko, psychologue de 25 ans, prédit que, sans un réel effort pour réhabiliter et réintégrer les vétérans, "la criminalité augmentera".
En outre, comme leurs prédécesseurs du Vietnam, d'Afghanistan où d'Irak, il y a une "tendance à la dépendance à l'alcool et à la drogue, des tendances suicidaires".
"La société ukrainienne n'est pas prête" à un tel défi, assène Oleksiï. Or, pour "aller de l'avant", le pays devra "intégrer ces militaires à la société".
Oleg, lui, tourne en rond dans sa chambre du centre de réhabilitation. Son but, dit-il, est de "retourner au front" pour vaincre le "mal russe le plus vite possible et vivre une vie civile".
H.Seidel--BTB