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Au Cachemire indien, derrière le fracas des armes la bataille de la terre
C'est un autre front du conflit meurtrier qui déchire le Cachemire indien. Une sourde bataille foncière qui oppose le gouvernement ultranationaliste hindou aux agriculteurs musulmans expropriés à la faveur de grands travaux d'infrastructures.
Longtemps, Musadiq Hussain, 41 ans, a fait sa vie en cultivant son lopin de terre autour de Srinagar, la principale ville de la région. Jusqu'à ce que, dit-il, des pelleteuses protégées par des soldats viennent "détruire" sa parcelle de riz.
"C'est très perturbant", lâche l'agriculteur. "J'ai l'impression que mon esprit s'est rétréci, tout comme ma terre..."
Sa parcelle avait pour tort de mordre sur le tracé d'une autoroute de 60 kilomètres voulue par New Delhi pour désenclaver le territoire.
Depuis leur partition meurtrière en 1947 à leur indépendance, l'Inde et le Pakistan se disputent la souveraineté de tout le Cachemire, à majorité musulmane, divisé entre les deux pays.
Dans la partie indienne, une rébellion séparatiste a fait plusieurs dizaines de milliers de victimes depuis 1989. New Delhi y a déployé un contingent de quelque 500.000 soldats.
En abolissant le statut de semi-autonomie du Cachemire indien en 2019 - vieille revendication des nationalistes hindous - le Premier ministre Narendra Modi y a lancé d'ambitieux travaux d'infrastructures: route, rail, logements...
Lui-même répète depuis à chaque discours que le Cachemire et ses 12 millions d'habitants sont entrés dans une "nouvelle ère de paix" et de "développement sans précédent".
- "Colonialisme" -
L'autoroute va doper le commerce, servir le tourisme et renforcer la sécurité en facilitant l'accès des troupes aux frontières du Pakistan ou de la Chine, a plaidé le gouvernement.
Musadiq Hussain n'en croit pas un mot. "Des projets comme celui-là nous pompent le sang. Je ne comprends vraiment pas à quoi ils servent".
"Les agriculteurs du Cachemire (...) sont dépossédés de leurs terres et de leurs moyens de subsistance au nom du développement de l'Inde", accuse Goldie Osuri, enseignante à l'université de Warwick (Royaume-Uni).
L'agriculture contribuait à hauteur de 16,9% du Produit intérieur brut (PIB) du Cachemire pendant l'année fiscale 2022-2023.
"Cette autosuffisance a permis à la population de survivre à des décennies de couvre-feux, grèves ou émeutes", note Mme Osuri.
L'autoroute de Srinagar n'est pas la seule en cause. Autour d'elle, les autorités veulent construire une vingtaine de quartiers d'habitations.
"Ce que nous voyons sous nos yeux, ce n'est ni plus ni moins qu'un effort d'appropriation des terres de type colonial", dénonce encore Goldie Osuri, "un projet d'hindouisation du Cachemire aux dépens des Cachemiris musulmans".
Dans les années 1950 et 1960, une réforme foncière a octroyé des petits lopins de terre à des centaines de milliers de petits paysans du cru, pour l'essentiel de confession musulmane.
Mais quand il a repris les rênes de la région en 2019, le pouvoir central a autorisé tous les Indiens à acquérir des terres et en a même octroyé des parcelles entières à des entreprises.
Les statistiques de ces acquisitions n'ont pas été rendues publiques.
- Question d'identité -
En décembre, plus de 240 hectares de vergers ont ainsi été attribués à la construction d'un nouveau campus universitaire. "Ça va nous conduire tout droit au chômage", se plaint un producteur de fruits sous couvert d'anonymat.
"Tout cela relève d'un accaparement des terres en bonne et due forme, et d'une lente destruction de l'environnement", dénonce un élu du district, Waheed-Ur-Rehman Para.
En 2021, la revue de droit de la prestigieuse université américaine de Harvard a comparé la politique foncière de New Delhi au Cachemire à celle de "l'expropriation des terres indigènes en Palestine ou en Australie".
En outre, les autorités indiennes saisissent régulièrement des terres ou des propriétés appartenant à ceux qu'elles considèrent comme proches de la rébellion séparatiste.
Toutes ces opérations et décisions foncières nourrissent la colère des populations.
Dans le village de Dirhama, les autorités veulent opérer des coupes claires dans les vergers pour construire une gare sur une voie ferrée qui desservira le site d'un pèlerinage hindou.
"Cette terre (...) c'est tout ce que nous avons", enrage un producteur de pommes, Mohammad Ramzan, 78 ans. "Ma famille va mourir dès qu'ils vont poser leur scie sur le premier de mes arbres", anticipe Ghulam Mohammad Tantray.
Le chef de l'exécutif local Omar Abdullah, vainqueur du parti de Narendra Modi aux élections locales de l'automne, s'est lui aussi publiquement inquiété de cette bataille de la terre.
"Notre identité est intimement liée à notre terre", a-t-il déclaré récemment. "Et nous voulons la garder. Sans elle, que nous resterait-il?"
O.Krause--BTB