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A Cuba, le Mondial, une parenthèse bienvenue au milieu de la crise
"Tu dois être heureux", clame un graffiti sur un immeuble en ruine de La Havane. Pendant près de deux heures, lors du match du Mondial opposant le Maroc et le Brésil, les Cubains ont joué le jeu et mis leurs soucis de côté.
La diffusion de la Coupe du monde sur la télévision d'Etat a débuté avec deux jours de retard sur l'île de 9,6 millions d'habitants en raison d'un problème de paiement de droits. Samedi, les habitants de La Havane ont pu enfin voir leur premier match à la télévision.
Dans un petit café de Centro Habana, un quartier populeux du centre de la capitale, une quinzaine d'habitants, juchés sur des tabourets, ont suivi le duel Maroc-Brésil sur un petit écran de télévision accroché au mur.
L'île, façonnée par la pratique du baseball, n’a jamais participé à une Coupe du monde de football. Mais l'arrivée de l'internet mobile il y a près de dix ans a favorisé cette nouvelle passion et le ballon rond règne désormais en maître, surtout chez les jeunes.
Lorsque la télévision d'Etat a annoncé, au lendemain du coup d'envoi donné à Mexico, qu'elle diffuserait finalement 16 matchs de la phase initiale, puis la totalité à partir des 16es de finales, l'ambiance s'est détendue.
C'est désormais à la fée électricité de jouer le jeu : soumis depuis plus de quatre mois à un blocus pétrolier des Etats-Unis, Cuba, qui doit composer avec un réseau électrique vieillissant, connaît d'interminables délestages de courant.
Ismael Veranes, directeur des ressources humaines du Théâtre national de Cuba, s'est rendu au café pour voir le match car cela fait vingt heures qu'il n'a pas d'électricité chez lui, non loin de là.
Sirotant un jus de fruit, le seul petit plaisir qu'il s'autorise pendant le match en raison de la crise économique, il assure que le Mondial lui permet de se changer les idées, au milieu d'un quotidien fait de transports chaotiques et de coupures électriques sans fin.
"Quand on rentre du travail fatigué, on n’a pas d’électricité. Le soir, il fait chaud, il y a des moustiques, c'est terrible", raconte-t-il à l'AFP.
- Nostalgie -
Un peu avant le match, à l'angle d’une rue voisine, Michael, neuf ans, admirateur du champion argentin Lionel Messi, et sa sœur Meiliuvis, dix ans, dribblent avec un bouchon de bouteille, sous le regard de Che Guevara, immortalisé avec son béret sur un mur de l'autre côté de la rue.
Alors qu'autrefois les jeunes cubains étaient bercés par le baseball, depuis l'arrivée d'internet et des réseaux sociaux, "les enfants penchent davantage pour le football", explique leur père, Osmany.
Et si la crise touche aussi les terrains de football de l’île, "très dégradés" selon lui, la Coupe du monde "nous permet de nous changer les idées pendant un moment", dit-il.
Plusieurs Cubains évoquent avec nostalgie les précédentes Coupes du monde, lorsque le pays allait mieux et qu'il n'y avait pas toutes ces coupures électriques, ces pénuries d'eau courante, de médicaments, de nourriture qui compliquent la vie des habitants depuis près de six ans désormais.
Cette année, seuls les bars équipés du câble, où les consommations sont hors de portée pour la majorité, diffusent la totalité des matchs, laissant de nombreuses personnes de côté... ou plus concrètement sur le trottoir où elles se serrent pour capter quelques instants de la rencontre.
Mais, à l'image d'une société où la crise a fortement creusé les inégalités, certains fans de football sont plus égaux que d’autres.
Dans le quartier plus aisé du Vedado, les bières à un dollar, inaccessibles pour beaucoup, coulent à flots lors de la retransmission organisée dans un centre culturel décoré de fanions de la compétition.
Devant la porte, une rangée de 4x4 atteste d'une frange de la population qui s'en sort bien alors que le secteur privé gagne du terrain dans l'économie de l'île.
Mais même ici, la crise reste perceptible : la retransmission se fige périodiquement et les supporteurs râlent.
Victor Diaz, un biologiste de 24 ans, décrit le besoin d’évasion des Cubains: "Avoir quelque chose qui allège un peu tous les fardeaux avec lesquels nous devons composer jour après jour, c’est incroyable".
C.Kovalenko--BTB