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Au Pakistan, la résistance citoyenne s'organise pour défendre son "droit à respirer de l'air pur"
Au Pakistan, où la pollution de l'air atteint depuis plusieurs années des niveaux record, des citoyens excédés prennent les choses en main.
Faute d'actions jugées suffisantes de la part des autorités, ils installent des capteurs à bas coût pour mesurer la qualité de l'air, alerter l'opinion publique et appuyer des recours en justice.
Chaque hiver, ce pays de plus de 255 millions d'habitants étouffe et les grandes villes comme Lahore (près de la frontière indienne), Karachi sur la côte ou encore la capitale Islamabad disparaissent sous un épais brouillard.
En 2016, l'ingénieur Abid Omar est l'un des premiers à s'en préoccuper.
Faute de données officielles, il fonde son propre réseau de surveillance, Pakistan Air Quality Initiative (Paqi), qui compte depuis 150 capteurs à travers le pays.
"Ce soi-disant +brouillard+", présenté par les autorités comme un phénomène saisonnier, n'existait pas quand j'étais enfant", raconte à l'AFP cet entrepreneur pakistanais de 45 ans.
- Révéler l'invisible -
Les données publiques de Paqi, reprises par la société suisse IQAir, ont contribué à classer en 2024 le Pakistan comme le troisième pays le plus pollué au monde.
Les concentrations de particules fines PM2,5 y atteignent jusqu'à 14 fois la limite fixée par l'Organisation mondiale de la santé.
Selon la Banque mondiale, cette exposition à la pollution atmosphérique a provoqué 230.000 décès prématurés au Pakistan en 2019, pour un coût équivalent à 9% du PIB.
Ce cocktail de brouillard et d'émissions toxiques - alimenté par le diesel de mauvaise qualité, les brûlis agricoles saisonniers et le refroidissement hivernal - sature les hôpitaux et prive des millions d'enfants d'école.
Pour faire reconnaître le smog comme une pollution atmosphérique dangereuse pour la santé auprès de la Haute Cour de Lahore, les capteurs de Paqi ont joué un rôle clé.
"A l'époque, le département de la protection de l'environnement du Pendjab niait le problème. Grâce à l'un de nos capteurs mobiles, nous avons démontré en temps réel que la qualité de l'air à l'intérieur même de la salle d'audience était dangereuse", relate Abid Omar.
Le tribunal avait enjoint le gouvernement provincial à déployer des stations de surveillance de la qualité de l'air, au nombre de 44 dans la province aujourd'hui, et à rendre publiques les données recueillies.
Mais "par le passé, lors de pics de pollution, les autorités ont paniqué et éteint plusieurs de leurs stations", accuse Abid Omar.
Les autorités exercent aussi un contrôle étroit sur les capteurs privés, accusés de manquer de fiabilité et de semer la panique. Les chercheurs jugent pourtant ces appareils indispensables pour compléter des données officielles parcellaires et qui manquent de transparence.
- Changer ses habitudes -
Ces dernières années, les autorités fédérales et provinciales ont multiplié les mesures anti-smog: régulation des briqueteries, amendes contre les véhicules les plus polluants, interdiction des brûlis agricoles.
Mais la qualité de l'air à Islamabad n'a cessé de se dégrader, déplore le Dr Taha Ali, qui juge ces mesures insuffisantes face aux émissions.
Avec son collègue Umair Shahid, cet universitaire a créé son propre réseau de surveillance à Islamabad, les Curious Friends of Clean Air (CFCA).
En trois ans, ils ont déployé une douzaine de capteurs, gros comme une prise électrique, fabriqués grâce à une imprimante 3D et coûtant une cinquantaine de dollars chacun.
Bien que non homologués, ces appareils ont mis en évidence des tendances alarmantes dans leur quartier et permis de sensibiliser les habitants.
"Un groupe de yoga qui pratiquait quotidiennement dans un parc, a décidé de changer ses horaires", se félicite Umair Shahid qui a lui-même modifié ses sorties familiales pour éviter les pics de pollution constatés le matin et en soirée.
Leurs données ont également convaincu certains voisins d'investir dans des purificateurs d'air - encore rares et coûteux au Pakistan - ou de porter un masque lors des épisodes les plus critiques. Car, selon leurs relevés, la qualité de l'air ne cesse de se dégrader et reste mauvaise toute l'année, même lorsque la pollution est invisible à l'œil nu.
Face à cette inertie, certains citoyens choisissent la voie judiciaire. A 22 ans, Hania Imran, militante pour le climat, a décidé en 2024 de poursuivre l'Etat pour faire valoir son "droit à respirer de l'air pur".
Son recours, qui vise notamment à rappeler aux autorités leur obligation de passer à des carburants plus propres, reste toutefois en suspens, et l'issue demeure incertaine.
"Il faut cesser de dire que le smog est la faute de l'Inde, que c'est à cause du brûlage des cultures, c'est une crise que nous devons résoudre nous-mêmes", affirme-t-elle. "Nous avons besoin de transports publics accessibles et d'un développement urbain durable."
D.Schneider--BTB