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Privées d'alpages français à cause de la dermatose, les vaches suisses étouffent en plaine
A 25°C, la température est idéale pour les vaches sur le mont Salève, mais les prés français surplombant Genève sont presque vides: les éleveurs suisses ont l'interdiction de monter leurs bêtes dans les alpages en France, face à la peur d'un retour de la dermatose nodulaire.
La canicule sévit en plaine et voir son troupeau maintenu à la ferme sous 40°C est un crève-cœur pour Mathieu Meylan, éleveur à Meinier, commune suisse enclavée entre Genève, le Léman et la frontière française.
Le pâturage en altitude est le mode d'élevage le plus écologique et le plus économique, rappelle cet agriculteur bio.
Il y a un an, le premier cas français de dermatose nodulaire contagieuse (DNC) était recensé en Savoie, après de premiers cas détectés en Italie, une première en Europe de l'Ouest. Non transmissible aux humains, la maladie est dévastatrice pour les troupeaux, abattus préventivement dès le premier animal malade.
Pour protéger ses 1,5 million de têtes, la Suisse a interdit cette année la traditionnelle montée estivale de certains de ses bovins en alpage français, face au risque de retour de la maladie, attisée par la chaleur qui favorise mouches et taons, principaux vecteurs du virus.
L'année dernière, les 6.000 bovins suisses (260 fermes) qui pâturent chaque année de mai à octobre en France avaient été bloqués de l'autre côté de la frontière jusqu'au début de l'hiver à cause des restrictions de mouvements liées à la maladie.
- Tradition pluricentenaire -
Sur ses vingt vaches laitières, Mathieu Meylan en a donc envoyé cet été dix en pension à plus de deux heures de route, en Suisse valaisanne. Impossible d'en prendre soin comme il le voudrait et d'en récupérer le lait.
L'éleveur de 39 ans fait ses comptes: pour les pertes de production laitière, liées aux vaches absentes et à la chaleur, "la fourchette est de 10.000 à 20.000 francs suisses (10.800-21.000 euros). Mais les coûts indirects sont difficiles à calculer, on s'approchera des 50.000".
Installation de brumisateurs, fourrage supplémentaire, entretien des pâturages français qu'il continue de louer, non-amortissement de la fromagerie mobile achetée pour l'alpage... s'ajoutent aux engrais et carburant en hausse à cause de la guerre au Moyen-Orient.
L'éleveur a réussi à accueillir 30 vaches françaises sur ses pâturages en alpage français pour assurer "un peu d'entretien". "On va faucher (les prés) là où on peut (...) parce qu'on a aussi le risque de feux vu que la végétation d'altitude va très vite jaunir", faute d'être mangée par les vaches.
Il peine à comprendre la décision du gouvernement suisse, dont il espère une aide financière: aucun cas de dermatose n'a été recensé dans la région depuis la fin de l'été 2025, et toute la zone de surveillance, y compris en Suisse, a été revaccinée préventivement à partir du printemps.
Ni le Covid, ni la Seconde Guerre mondiale n'avaient suspendu la tradition du "pacage franco-suisse", réglementé depuis le XVIIIe siècle. Mais dès 1745, Berne interdisait temporairement les passages transfrontaliers et imposait aux seigneurs locaux "attention et prévoyance" à l'approche des chaleurs face aux dangers de la "déplorable maladie de bétail", selon un article de J. Schluep, de l'Association Suisse pour l'histoire de la médecine vétérinaire.
- "Peur" -
Yannik Melly, éleveur au pied du Jura suisse, a vu ses parents envoyer leurs vaches en France chaque été. En plaine, il est propriétaire d'un champ à cheval sur les deux pays. "Quand on fait des allers-retours en tracteur, on oublie la frontière", sourit-il.
Mais "la dermatose fait peur à tout le monde", et face au risque de perdre, avec l'abattage, le travail "de plusieurs générations", il se conforme à cette mesure. Une partie des vaches est restée dans son bâtiment d'hiver, équipé de brumisateurs, et le reste est en pension.
L'éleveur français qui lui loue habituellement ses terres l'a autorisé à faucher les prés pour les nourrir, mais il devra payer une taxe à l'importation pour descendre le foin en Suisse.
A quelques kilomètres de là, à Bellecombe, en France, Léon Gros regarde les pâturages vides où il accueille habituellement 20 vaches suisses aux côtés de ses laitières spécialisées dans le comté. Il est aussi normalement berger pour une quarantaine d'autres, avec leurs veaux, sur l'exploitation voisine.
Cette année, le manque à gagner sera de 3.000 à 4.000 euros. Mais il a espoir pour 2027: les vaches suisses frontalières "n'ont pas beaucoup de plans B", surtout avec la multiplication des vagues de chaleur écrasantes en plaine, où les mouches assaillent les bêtes.
D.Schneider--BTB