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La politique de la ville "ne peut se substituer aux autres politiques nationales", selon un expert
La politique de la ville, lancée à la fin des années 1970 pour répondre aux dysfonctionnements urbains des grands ensembles et à la paupérisation de leurs habitants, "ne peut se substituer aux autres politiques nationales", observe Michel Didier, président du Comité d'histoire de la politique de la ville.
Créé en 2022, le comité ambitionne de raconter les cinquante ans d'une politique méconnue et régulièrement accusée d'être trop dispendieuse ou inefficace, et d'en parler autrement qu'à travers des programmes, des lignes de crédit et des émeutes.
"Il faut sortir des fausses représentations selon lesquelles on ne s'occupe pas des quartiers ou on y injecte des milliards en pure perte", explique Michel Didier dans un entretien à l'AFP.
En 1977, les opérations "Habitat et vie sociale" menées dans une centaine de quartiers de HLM dégradés sont considérées comme un des actes fondateurs de cette politique.
Une réponse à la détérioration des tours et barres d'immeubles érigées à la hâte après guerre dans un contexte de forte pénurie de logements et de bidonvilles.
"On expérimente les principes fondamentaux de cette politique, à savoir le fait d'agir en partenariat avec les maires, de faire travailler ensemble plusieurs ministères, tant sur l'amélioration de l'habitat que sur l'action sociale, et on consulte les habitants", poursuit l'ex-conseiller à l'Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT).
Au même moment, les premiers habitants des grands ensembles commencent à s'installer en pavillon et sont remplacés par des populations plus pauvres et immigrées, elles-mêmes frappées par la crise économique et la désindustrialisation.
"On se retrouve avec un problème social important et un problème urbain puisque ces quartiers périphériques n'étaient pas reliés à la ville", rappelle-t-il.
Très médiatisées, les émeutes des banlieues lyonnaises de 1981 entraînent selon lui "une élévation de la réponse publique", et le rapport du maire de Grenoble Hubert Dubedout introduit l'idée d'une discrimination positive envers les territoires qui cumulent les handicaps (chômage, logement, délinquance), en leur attribuant plus de moyens.
Parallèlement, les lois de décentralisation renforcent le pouvoir des maires qui n'avaient pas les moyens d'agir sur leur territoire en matière de logement ou d'aménagement.
- Désenclavement -
La politique de la ville se structure avec la nomination en 1990 du premier ministre de la ville, le socialiste Michel Delebarre, puis la création des zones urbaines sensibles (ZUS) en 1996.
Devenus QPV pour "quartiers prioritaires de la politique de la ville", ces territoires cibles ont plus que doublé en 2025, avec 1.609 quartiers et six millions d'habitants.
Selon l'ANCT, le taux de pauvreté y atteint aujourd'hui 44,3%, contre 14,9% à l'échelle nationale, et la part de familles monoparentales est de 32,8% contre 16,3%.
"Aujourd'hui, ces quartiers jouent encore un rôle de sas", observe Michel Didier. "Les statistiques peuvent laisser penser que la situation n'a pas changé alors qu'on ne parle pas des mêmes gens", poursuit-il, en rappelant que les moins pauvres laissent inexorablement place à des populations plus pauvres.
En 2004, la création de l'agence Anru, dédiée à la transformation des quartiers avec ses spectaculaires opérations de démolition-reconstruction, constitue selon lui "un basculement".
"On a mis des moyens considérables dans la rénovation urbaine", le désenclavement géographique ainsi que la création d'espaces et d'équipements publics.
Vingt ans après, ces opérations ont selon lui autant "changé l'image des quartiers aux yeux de leurs habitants" que "le regard sur ces quartiers".
Conçue comme une politique de rattrapage et de développement, la politique de la ville a néanmoins échoué à changer la situation sociale des quartiers, reconnaît l'expert, même si "on ne peut pas lui faire porter la responsabilité de ce qui relève des politiques publiques".
"Elle intervient avec des moyens limités qui ne peuvent pas se substituer aux autres politiques nationales d'emploi et de lutte contre les discriminations, d'intégration, d'éducation, de sécurité ou de santé", analyse-t-il.
"C'est une limite évidente puisque l'essentiel des moyens a été mis sur l'urbain et non sur le volet social", résume-t-il, rappelant aussi certaines orientations politiques comme le transfert en 2004 du pilotage de la prévention de la délinquance au ministère de l'Intérieur, ce qui n'a, selon lui, "guère permis de développer les relations entre la police et la population".
Michel Didier pointe également le "rôle des médias", qui, "en ne parlant de ces quartiers qu'au moment des émeutes donnent le sentiment que les politiques publiques ne servent à rien".
L.Dubois--BTB