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Submergée par les déplacés fuyant la guerre, Aden au bord du gouffre
Suffoquant sous l'afflux massif des déplacés fuyant la guerre, l'ancienne cité prospère d'Aden, dans le sud du Yémen, s'enfonce dans la crise: les coupures d'électricité sont constantes, l'eau courante manque et les maigres services publics encore debout menacent de s'effondrer.
Aden, devenue la capitale provisoire du gouvernement yéménite après la prise de Sanaa en 2014 par les rebelles houthis pro-iraniens, porte les stigmates de plus d'une décennie de guerre: immeubles éventrés, façades mitraillées, quartiers entiers en ruines.
Des centaines de milliers de personnes venant des zones contrôlées par les insurgés y ont afflué, en quête de sécurité et de travail.
Dans cette ville saturée, qui a doublé sa population en 20 ans, les habitants sont à bout.
Sous l'éclairage brûlant de projecteurs chargés au préalable pour faire face aux coupures de courant, Mohammed s'agace de la dernière panne qui a mis à l'arrêt pendant plusieurs heures les réseaux téléphonique et internet.
Ce fonctionnaire regrette que les services publics, déjà fragiles avant la guerre, ne cessent de se dégrader.
On doit "partager avec les déplacés les faibles réserves d'eau, l'électricité et les réseaux de télécommunications", relate cet homme de 37 ans qui refuse de donner son nom de famille.
En octobre, la ville a été plongée dans le noir pendant cinq jours, la troisième panne générale de l'année, faute de carburant.
- Camps de fortune -
Le conflit entre les rebelles et la coalition internationale menée par l'Arabie saoudite a engendré l'une des pires crises humanitaires actuelles et, malgré une trêve en vigueur depuis 2022, la majorité de la population dépend toujours de l'aide humanitaire pour survivre.
Dans ce qui fut un port pittoresque, visité par la reine Elizabeth II, générateurs, camions-citernes et checkpoints militaires font désormais partie du paysage.
Aden est aussi le point de chute de nombreux migrants venus de la Corne de l'Afrique, qui débarquent sur des bateaux de passeurs, espérant rejoindre les riches monarchies du Golfe mais se retrouvent bloqués dans le pays le plus pauvre de la péninsule arabique.
Dans ce chaos, difficile d'avoir des données précises.
Selon le ministre yéménite des Affaires sociales et du Travail, Mohammed Saeed al-Zaouri, 755.000 déplacés sont officiellement recensés, sans compter un nombre indéterminé de non-enregistrés.
Il estime la population à environ 3,5 millions d'habitants, contre 1,5 million il y a vingt ans. "Ce nombre dépasse les capacités d'Aden", dit-il à l'AFP.
A ces difficultés s'ajoute une flambée des loyers.
Avec un salaire mensuel de 130.000 rials yéménites (80 dollars), Mohammed n'a pas les moyens de se loger et habite dans l'appartement familial, les loyers les plus bas atteignant la centaine de dollars. Il a même dû reporter son mariage.
De nombreux déplacés ne peuvent plus louer et se retrouvent dans des camps de fortune en périphérie de la ville.
- "Eaux usées" -
Abdulrahman Mohyiddin, qui a fui en 2018 Hodeida, dans l'ouest du Yémen, avec ses huit enfants, vit désormais dans une tente où il manque de tout: eau, électricité, lits.
A côté de récipients en plastique pour stocker l'eau et de vieilles casseroles, il raconte: "toute la ville souffre du manque d'eau. Nous marchons deux kilomètres pour remplir nos bidons. Les enfants sont extrêmement fatigués".
Ses deux filles grelottent de froid. Il se plaint de vivre avec 5.000 rials par jour, soit trois dollars, et de "l'absence de vêtements chauds, d'éducation et de nourriture".
Selon Farea al-Muslimi, spécialiste du Yémen du groupe de réflexion Chatham House à Londres, l'effondrement total des services "n'est qu'une question de temps".
"La ville est noyée dans les eaux usées, en proie à des coupures d'électricité constantes et, pire encore, à une mauvaise gouvernance", dit-il à l'AFP.
Dans le pays coupé en deux, entre les zones tenues par les Houthis et celles contrôlées par le gouvernement, des centaines de milliers de personnes sont mortes du fait du conflit ou de ses conséquences comme la malnutrition.
Même si les combats ont diminué, l'économie locale s'est effondrée en 2024 en raison de la chute de la monnaie, de l'arrêt des exportations de pétrole et du manque de fonds publics.
Des habitants ont confié à l'AFP que leurs enfants dépendaient des paquets de biscuits fortifiés distribués dans les écoles par les Nations unies.
En 2025, environ 19,5 millions de Yéménites, plus de la moitié de la population, ont eu besoin d'aide humanitaire, dont 4,8 millions de déplacés, selon l'ONU.
La pauvreté a même gagné les quartiers aisés d'Aden.
A l'entrée de l'hôtel Coral Aden, qui accueille missions diplomatiques et réunions politiques, un chien policier amaigri est incapable d'aboyer.
Le garde chargé de contrôler les véhicules avoue qu'il n'y a plus de budget pour nourrir l'animal. "Il est épuisé, tout comme nous", dit-il.
"Il partage notre pauvreté et nos restes".
H.Seidel--BTB